🇨🇦 Voyage : Montréal 26 →

J'aime Montréal. Je crois que les deux premiers articles de cette série ne laissent aucun doute là-dessus. Et c'est précisément parce que je l'aime que je vous dois celui-ci, le moins carte postale des trois. Parce qu'entre mon séjour de 2024 et celui de 2026, quelque chose a changé dans les rues, et ce n'était ni une illusion d'optique ni la nostalgie du premier voyage qui embellit rétroactivement les souvenirs. J'ai marché 171 kilomètres dans cette ville en onze jours, les yeux ouverts, et à mon retour j'ai vérifié tout ce que j'avais cru voir. Tout était vrai. Voilà le constat, les causes, et ce que les Montréalais en ont fait dans les urnes.

Ce qui saute aux yeux : une ville qui se néglige

Commençons par le plus superficiel, qui est aussi le plus immédiat : la propreté. En 2024, Montréal m'avait frappé par sa tenue. En 2026, les sacs éventrés sur les trottoirs, les débordements autour des bacs publics et ces fameuses zones collantes et odorantes au pied des poubelles font partie du décor de certains quartiers. Et derrière chaque symptôme, il y a une mécanique précise.

Premier rouage : la collecte des ordures ménagères passe progressivement d'une fois par semaine à une fois toutes les deux semaines. Ce n'est pas un caprice municipal : c'est une directive du gouvernement du Québec, relayée par la Communauté métropolitaine de Montréal, qui impose à ses 82 villes un maximum de 26 collectes par an d'ici la fin 2027, pour réduire les volumes envoyés dans des sites d'enfouissement qui saturent. L'arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve a basculé fin 2024, d'autres ont suivi, et pendant que j'étais sur place fin août, la ville annonçait le passage de quatre arrondissements supplémentaires à l'automne. Sur le papier, ça fonctionne : dans MHM, les ordures ont baissé de 8 à 13 % et le compostage a bondi de 28 à 38 %. Sur le trottoir, la transition est plus rugueuse : sacs qui s'accumulent, odeurs d'été, riverains furieux, et une partie des dépôts qui finit sauvagement là où elle peut. Les deux réalités sont vraies en même temps, c'est toute la difficulté du sujet.

Deuxième rouage, plus inattendu : la consigne. Le Québec a modernisé son système en deux temps, d'abord tous les contenants d'aluminium à 10 cents fin 2023, puis, depuis le 1er mars 2025, toutes les bouteilles de plastique de 100 ml à 2 litres, à 10 cents aussi, en attendant le verre et les briques en 2027. Résultat : chaque poubelle publique est devenue un petit distributeur de pièces de 10 cents. Les valoristes, ces personnes qui collectent les contenants consignés pour en tirer un revenu, fouillent les bacs avec une efficacité redoutable, et les fonds de canettes et de bouteilles renversés au passage laissent ces auréoles gluantes que tout piéton montréalais connaît désormais. Je ne jette pas la pierre aux valoristes, j'y reviendrai plus bas, car il y a même dans ce phénomène quelque chose dont on ferait bien de s'inspirer. Mais le déploiement des lieux de retour officiels a pris un retard considérable sur le plan initial, et en attendant, c'est la rue qui sert de centre de tri.

Troisième rouage, le plus folklorique : le cône orange, animal emblématique de Montréal, se porte mieux que jamais. Les chantiers permanents, leur coordination approximative et leurs barrières qui semblent posées pour l'éternité sont une blague locale depuis des années, mais une blague qui use. Quand le Parc olympique lui-même garde sa tour d'observation fermée pour des rénovations glissées de 2024 à 2027, on comprend que le rapport de la ville au provisoire est une affaire culturelle profonde.

Le basculement social : ce qui ne se raconte pas avec des chiffres, et les chiffres quand même

Il y a deux ans, j'avais croisé l'itinérance montréalaise telle qu'on la connaît dans toutes les grandes villes : des personnes en difficulté, souvent prêtes à échanger quelques mots. En 2026, le visage de la rue a changé, et brutalement. Dans le métro, sur certains trottoirs du centre, dans des parcs, j'ai vu des situations de détresse psychique aiguë, des corps pliés par des substances qui ne pardonnent pas, une désorganisation qui rend parfois l'espace public tendu. Je le dis avec précaution, parce que derrière chaque scène il y a une personne, pas un élément de décor. Mais le nier serait mentir, et les données confirment tout.

Le dénombrement mené au printemps 2025 dans quinze régions du Québec, dont les résultats préliminaires sont tombés en avril 2026, recense 12 077 personnes en situation d'itinérance visible dans la province, un sommet historique, en hausse de plus de 20 % depuis 2022. Montréal reste la région la plus touchée avec 230 personnes sans abri pour 100 000 habitants. Le moteur principal est connu : le logement. Le loyer moyen demandé pour un deux-chambres à Montréal est passé de 1130 dollars en 2019 à 1930 dollars début 2025, une hausse de 70,8 % en six ans. Quand le premier barreau de l'échelle disparaît, tout le monde ne retombe pas sur ses pieds.

Là-dessus s'est greffée la crise des drogues de synthèse. Le crack à bas coût et les opioïdes ont changé la nature de la détresse visible, et la santé publique montréalaise a détecté ces derniers mois du carfentanil, un opioïde environ cent fois plus puissant que le fentanyl, dans les substances qui circulent. Le métro est devenu le baromètre de la crise : la STM a recensé en quelques mois de 2026 six fois plus d'interventions pour consommation de drogue que sur toute l'année 2025, ses employés ramassent des seringues jusque sur les voies, et un accès entier de la station Atwater a fini par être fermé. La réponse institutionnelle oscille entre le sécuritaire, avec une interdiction du flânage qui permet aux constables spéciaux d'expulser sans même constater d'infraction, et le sanitaire, qui manque cruellement de bras : il n'existe que deux lieux de consommation supervisée par inhalation dans toute la ville, pendant que les refuges débordent et que des campements se montent devant leurs portes closes.

Un mot sur le cannabis, pour finir ce chapitre, parce que le contraste m'a frappé. Légal ici depuis 2018, il a visiblement suivi deux trajectoires : la consommation récréative s'est faite discrète, formats intimes, vapoteuses, produits achetés en boutique, pendant que le joint fumé en pleine rue, très chargé, est devenu de ce que j'ai vu l'apanage des personnes les plus marginalisées, une automédication de la souffrance plus qu'un loisir. C'est une observation de trottoir, pas une étude, mais elle dit quelque chose du tri social que la crise opère jusque dans les substances.

Et il faut être juste sur un point, parce que c'est ce qui rend le sujet si difficile : la ville encaisse une crise dont elle ne tient pas les leviers. L'aide sociale, la santé mentale, le financement des refuges, tout cela relève du Québec. Un chercheur a trouvé la formule parfaite pour décrire le piège : la municipalisation de l'échec social. Montréal peut démanteler un campement, elle ne peut pas fixer le montant de l'aide sociale. Elle est en première ligne d'un incendie dont les extincteurs sont à Québec.

Le verdict des urnes

Toute cette pression a fini par trouver son débouché naturel : les urnes. En octobre 2024, Valérie Plante, mairesse depuis 2017 et figure de la gauche progressiste avec Projet Montréal, annonce qu'elle ne briguera pas de troisième mandat. Son parti se choisit un successeur, Luc Rabouin, et part défendre huit ans de bilan : un bilan réel sur le vélo, les parcs et la transition écologique, mais plombé dans l'opinion par la gestion du quotidien, l'entretien, la propreté, la sécurité, exactement tout ce que je viens de décrire.

Le 2 novembre 2025, les Montréalais tranchent. Soraya Martinez Ferrada, ancienne ministre fédérale qui a quitté le gouvernement Trudeau pour prendre la tête d'Ensemble Montréal, formation de centre droit axée sur le retour aux services de base, remporte la mairie avec 43,4 % des voix contre 35 % à Rabouin, et une majorité nette de 34 sièges sur 65. Après huit ans, la page se tourne, sur un mot d'ordre simple : réparer le quotidien. Détail qui en dit long sur l'état de la démocratie locale : à peine plus d'un électeur montréalais sur trois s'est déplacé.

Et c'est ici que mon calendrier de voyageur devient un instrument de mesure involontairement cruel : quand j'arpentais la ville fin août 2026, la nouvelle administration avait déjà neuf mois de mandat. Ce que j'ai vu, c'est donc à la fois l'héritage de l'ère Plante et les premiers pas de l'ère Martinez Ferrada. Celle-ci a posé des jalons : une cellule de crise hebdomadaire sur l'itinérance qui réunit ville, Québec, santé publique et organismes de terrain, une cinquantaine de millions débloqués dont vingt directement pour les arrondissements, et une promesse de campagne aussi ambitieuse que risquée, la disparition des campements d'ici 2029. Elle a aussi gardé le cap sur la collecte aux deux semaines, directive provinciale oblige, preuve que certains irritants du quotidien survivront aux alternances. Les intentions sont posées. Les trottoirs, eux, jugeront sur pièces.

Et pendant ce temps, sur les poteaux : le Québec vote aussi

Il y a un détail que je n'avais pas anticipé en préparant ce voyage : je suis arrivé le 25 août, et le 27, la première ministre demandait la dissolution de l'Assemblée nationale. La campagne des élections générales québécoises s'est déclenchée littéralement sous mes pieds, et les affiches électorales ont fleuri sur les poteaux au fil de mes onze jours de marche. Deux scrutins en un an pour les Montréalais : après avoir changé de mairesse en novembre, les voilà appelés à choisir leur gouvernement provincial le 5 octobre.

Et le paysage a été soufflé depuis 2022. François Legault n'est plus là : c'est Christine Fréchette qui mène désormais la CAQ et sort d'un mandat écourté comme première ministre, face à un Parti québécois donné en tête depuis des mois avec Paul St-Pierre Plamondon, un Parti libéral relancé, et une donnée inédite dans l'histoire récente : aucun des chefs en lice n'a jamais gagné une campagne générale. Les sondages du début de campagne dessinent une course à couteaux tirés, le PQ autour de 29 %, la CAQ et le PLQ dans un mouchoir juste derrière, et près d'un électeur sur deux qui se dit encore capable de changer d'avis.

Alors, Montréal pèse-t-elle dans cette bataille ? En sièges, oui : l'île compte 27 circonscriptions sur une carte qui passe à 127 cette année, un cinquième de l'Assemblée. Mais l'île est électoralement verrouillée depuis longtemps : l'ouest anglophone et allophone est une forteresse libérale, le centre et l'est penchent solidaire, et la CAQ y est quasi inexistante, deux sièges sur vingt-sept en 2022. Résultat, les campagnes québécoises se gagnent traditionnellement ailleurs, dans les banlieues du 450 et les régions, et Montréal regarde souvent passer le train.

Sauf que cette fois, trois choses ramènent le trottoir montréalais dans l'urne provinciale. D'abord, tout ce que décrit cet article, la santé, le logement, l'itinérance, relève précisément de Québec, pas de l'hôtel de ville : la santé arrive en tête des préoccupations des électeurs, et le PQ comme Québec solidaire ont promis de faire du logement et de l'itinérance des thèmes centraux de leur campagne. Ensuite, la vague péquiste menace justement l'est francophone de l'île, où St-Pierre Plamondon siège lui-même. Enfin, avec des appuis aussi concentrés géographiquement, les analystes n'excluent pas le scénario où un parti gagne le vote populaire et perd l'élection, ce qui donnerait à chaque circonscription disputée, montréalaise ou non, un poids démesuré. Le ressenti de la rue que j'ai décrit plus haut sera donc bel et bien dans ces urnes-là, plus directement encore qu'au municipal : c'est à Québec que sont les extincteurs, et c'est le 5 octobre qu'on saura à qui les Québécois les confient.

Ce que j'en rapporte

D'abord un peu d'humilité pour nous, visiteurs français : rien de ce que décrit cet article ne nous est étranger. La crise du logement, la rue qui se durcit, les services publics sous tension, le vote sanction municipal, remplacez les noms propres et vous obtenez le portrait de plusieurs de nos métropoles. Montréal n'est pas un contre-exemple exotique, c'est un miroir avec dix-huit mois d'avance sur certains sujets, et ça vaut la peine de regarder dedans.

Ensuite, une vraie source d'inspiration, promise depuis le carnet de voyage : la consigne sociale. Ce système où chaque contenant vaut 10 cents a fait émerger tout un écosystème de valoristes, et plutôt que de le réprimer, le Québec commence à l'organiser : la coopérative Les Valoristes tient des points de dépôt à Montréal depuis plus de dix ans, et l'organisme qui gère la consigne a signé une entente prévoyant une allocation de solidarité par contenant collecté. Autrement dit, on reconnaît que des personnes précaires rendent un service environnemental, et on les rémunère pour ça. Nos poubelles jaunes françaises, avec leur taux de tri poussif, gagneraient à méditer l'idée, poubelles gluantes comprises.

Enfin, une conviction : une ville, ça se juge sur la durée. Montréal m'a montré cette année son visage fatigué, et je l'ai trouvée moins bien tenue, plus dure, plus triste par endroits. Mais je l'ai aussi trouvée toujours aussi chaleureuse dans ses parcs, ses commerces, ses conversations de barbier, toujours aussi douée pour les mille-feuilles d'histoire et les levers de soleil. Les Montréalais ont demandé du changement, ils ont désormais une administration qui a promis de livrer. Moi, j'ai un rythme de croisière d'un voyage tous les deux ans. Rendez-vous en 2028, mêmes trottoirs, mêmes yeux : ce sera l'heure du verdict, et j'espère de tout cœur écrire alors l'article inverse de celui-ci.

Sources :

Note : le dernier paragraphe de la section sur la campagne québécoise est écrit avant le scrutin du 5 octobre.

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