🇨🇦 Voyage : Montréal 26 →

Vous avez vu le pitch deux cents fois.

Instagram, YouTube, TikTok. Le même plan, le même ton, le même code promo en description. « En voyage, oubliez la SIM physique et les factures de roaming astronomiques. Avec [insérez la marque], vous êtes connecté instantanément, comme un local, dès la sortie de l'avion. »

La promesse est séduisante et le succès commercial est réel. Le produit est même excellent sur un point : l'expérience d'achat. Un QR code avant le départ, trente secondes d'installation, ça marche.

Le problème est ailleurs. Il est dans les trois mots « comme un local ».

J'ai testé à Montréal. J'ai pris Saily, parce que c'est le premier nom qui m'est venu en tête, ce qui en dit long sur l'efficacité du marketing. Un petit forfait 5 Go, pour voir.

J'ai retrouvé un comportement très proche de celui de mon forfait français. Même ordre de latence, même géolocalisation fantaisiste.

Ce qui m'a intéressé, ce n'est donc pas mon expérience. C'est ce qui se passe derrière.

Une eSIM n'est qu'un profil d'abonnement

Voilà la phrase à retenir de tout l'article.

Le mot « eSIM » ne vous dit strictement rien sur l'endroit où sort votre trafic.

Une eSIM remplace le bout de plastique. Elle ne dit rien de l'architecture réseau derrière. Votre téléphone peut parfaitement s'attacher à une antenne japonaise tout en faisant ressortir votre trafic sur Internet depuis un datacenter européen.

C'est ce qu'on appelle le home routing, et ses variantes. Le principe : votre session de données est encapsulée dans un tunnel et transportée jusqu'à un cœur de réseau, qui fournit ensuite votre accès à Internet. Si ce cœur de réseau est à 6 000 kilomètres, chaque requête fait l'aller-retour.

Les conséquences sont immédiates. Le ping s'envole, alors que le débit brut peut rester très correct. Et votre adresse IP publique vous localise là où sort votre trafic, pas là où vous êtes.

(J'ai détaillé toute cette mécanique, mesures à l'appui, dans mon enquête sur le routage mobile à l'étranger. Si vous voulez la démonstration complète, c'est là-bas.)

L'étude qui tranche la question

Le problème du sujet, c'est que tout le monde a un avis et que personne ne mesure.

Sauf des chercheurs de NYU Abu Dhabi, Nokia Bell Labs et Telefónica Research, qui ont acheté des eSIM Airalo dans 24 pays et les ont disséquées avec des Android rootés, en comparant systématiquement avec une vraie carte SIM locale achetée sur place.

Leurs résultats, en attribuant correctement ce qui doit l'être : dans leur échantillon, sur 24 eSIM achetées dans 24 pays différents,

  • 21 reposaient sur des profils en itinérance ;
  • 3 seulement étaient des profils natifs émis par un opérateur local ;
  • aucun breakout local, c'est-à-dire aucune sortie Internet réellement locale, n'a été détecté.
    Et voici l'écart de performance mesuré, toujours par rapport à une vraie SIM locale :
Architecture Latence
Profil natif d'un opérateur local Aucune dégradation significative
Mode intermédiaire (sortie par une passerelle régionale) +64 %
Home routing pur +621 %

Cette distinction est importante et c'est exactement celle que le marketing efface. Toutes les eSIM de voyage ne sont pas égales. Certaines vous font sortir par une passerelle régionale pas trop mal placée, d'autres vous renvoient à l'autre bout du monde. Et rien sur la fiche produit ne vous permet de savoir laquelle vous achetez.

Derrière dix marques, quelques cœurs de réseau

L'autre enseignement est plus surprenant.

Ces 21 eSIM ne reposaient que sur six opérateurs de base. Et les points de sortie se comptaient sur les doigts d'une main : Amsterdam, Lille, Londres, Dallas, Singapour.

Vous pouvez donc avoir l'impression de choisir entre dix fournisseurs alors que plusieurs s'appuient sur les mêmes briques. Le logo change, l'application change, le prix change. Le tunnel, souvent, non.

Et la sortie n'est même pas choisie intelligemment. Pour 8 des 16 eSIM concernées par le mode intermédiaire, les paquets ressortaient par une passerelle plus éloignée de l'utilisateur que le pays de l'opérateur de base lui-même. Ce n'est pas de l'optimisation géographique. C'est un accord commercial figé.

Le débit ne vous dit rien de l'architecture

Passons au chiffre que tous les créateurs de contenu adorent citer.

Les chercheurs ne trouvent aucune corrélation entre l'architecture de routage et la bande passante. Ils mesurent 112 Mbps en Espagne contre 22,7 Mbps en Allemagne, avec le même opérateur de base derrière. Ce qui décide du débit, c'est la politique de l'opérateur visité, pas la topologie du routage.

La leçon n'est donc pas que toute promesse de débit est un mensonge. C'est plus embêtant que ça pour le marketing :

Une promesse de débit ne permet de déduire strictement rien de la qualité de l'architecture réseau.

Un fournisseur peut afficher des tests de vitesse parfaitement honnêtes tout en vous faisant traverser un océan à chaque clic. Les deux affirmations sont compatibles. C'est précisément pour ça que la communication se concentre sur la première.

L'illimité qui ne l'est jamais

Deuxième front, et c'est celui où le flou est le plus organisé.

Plusieurs acteurs vendent des forfaits « données illimitées ». Sous ces forfaits se cache systématiquement une politique d'utilisation équitable, la fameuse Fair Use Policy, qui réduit fortement le débit une fois un seuil quotidien franchi.

Holafly l'écrit d'ailleurs dans sa propre FAQ, avec une formulation qui vaut le détour : la vitesse peut être temporairement réduite par l'opérateur de réseau local, et il ne s'agit en aucun cas d'une restriction appliquée par Holafly.

Techniquement, c'est vrai. Commercialement, c'est un tour de passe-passe remarquable. Vous achetez de l'illimité à une marque qui vous explique ensuite que le bridage vient de quelqu'un d'autre.

Les relevés concordent sur les ordres de grandeur. Le seuil se situe autour de 2 à 3 Go par jour dans de nombreuses destinations, parfois jusqu'à 5 Go. Des tests indépendants relèvent un ralentissement entre 2 et 4,5 Go consommés dans la journée, avec des vitesses qui chutent d'environ 7 Mo/s à moins de 1 Mo/s. D'autres relevés situent le débit bridé entre 256 kbps et 1 Mbps, avec un retour au débit normal le lendemain.

Le partage de connexion, lui, est souvent plafonné bien plus bas, autour de 500 Mo par jour. Si vous comptiez travailler depuis votre ordinateur portable en partageant la connexion du téléphone, c'est là que ça coince.

Le réflexe à avoir avant d'acheter : cherchez « fair use », « FUP » et « kbps » dans les conditions, trouvez le quota journalier à plein débit, et multipliez-le par le nombre de jours. C'est votre vrai forfait. Comparez ensuite ce chiffre avec un forfait au volume annoncé clairement.

L'illimité, dans ce marché, est une unité de mesure marketing.

Ce que ça donne côté utilisateur

Les symptômes concrets d'une IP qui ne correspond pas à votre position, par ordre de certitude.

Vérifiable en trente secondes : les services qui régionalisent leur contenu vous servent celui du mauvais pays. Tendances YouTube ou TikTok d'ailleurs, résultats de recherche décalés, prix affichés dans la mauvaise devise.

Constaté et logique : les captchas se multiplient, parce que vous arrivez depuis une plage d'adresses partagée par des milliers d'utilisateurs, ce qui est exactement le profil d'un robot.

Rapporté, et à vérifier dans votre cas : certaines applications bancaires et certains services sensibles bloquent ou demandent une vérification supplémentaire quand la géolocalisation IP contredit les autres signaux. Je n'ai pas testé moi-même, et ça dépend beaucoup de la banque.

Le méta-problème : qui écrit les comparatifs

Là, on tient le vrai sujet, et je ne l'avais pas vu venir.

En cherchant des mesures indépendantes sur le bridage, je suis tombé sur une série de comparatifs très bien faits, très détaillés, apparemment rigoureux. Puis j'ai lu les pieds de page.

Le site qui a lu toutes les politiques de fair use pour les comparer vend sa propre eSIM, construite « sur la promesse inverse ». Le site qui détaille le plafond de partage de connexion de Holafly recommande, deux lignes plus bas, les forfaits d'un fournisseur qui n'a pas ce plafond. Et c'est le même schéma sur la majorité des pages qui sortent en tête de recherche.

Ce n'est pas illégal et ce n'est pas nécessairement malhonnête. Les chiffres qu'ils publient sont sans doute exacts, et certains font un vrai travail de lecture des conditions générales.

Mais ça veut dire que l'écrasante majorité de l'information disponible sur les eSIM de voyage est produite par des gens qui en vendent. Des deux côtés. Les influenceurs touchent une commission sur le fournisseur qu'ils recommandent, et les comparateurs vendent leur propre produit.

Un chiffre pour finir de planter le décor : sur 54 fournisseurs recensés par les chercheurs, Airalo est le onzième plus cher au coût médian par gigaoctet.

Ce qui se vend le plus n'est ni le plus rapide, ni le moins cher. C'est celui qui a le meilleur programme d'affiliation.

Le comparatif, version honnête

eSIM de voyage SIM ou eSIM locale Forfait français en roaming
Installation Maximale, avant le départ Moyenne, en ligne ou sur place Absolue, rien à faire
Sortie Internet Souvent distante, non documentée Locale Chez votre opérateur français
Latence Élevée à très élevée Minimale Élevée
Débit Variable, sujet au bridage Optimal Dépend des accords
Géolocalisation IP Fausse Correcte Fausse
Coût au Go Moyen à élevé Très économique Inclus, quotas réduits
Bon pour Escale, dépannage, usage textuel Séjour, télétravail, temps réel Ne rien avoir à préparer

Vérifier en deux minutes, avant de vous engager

Le bon protocole, c'est d'acheter le plus petit forfait du fournisseur qui vous tente, puis de faire trois vérifications à l'arrivée.

Votre IP publique et son ASN. Si l'ASN appartient à un opérateur du pays où vous êtes, vous avez décroché le gros lot. Si c'est un hébergeur européen, vous avez du mode intermédiaire. Si c'est l'opérateur de base du fournisseur, c'est du home routing pur.

Le champ colo sur cloudflare.com/cdn-cgi/trace. Il vous donne le point de présence qui traite votre requête, identifié par le code à trois lettres de l'aéroport associé. Si vous êtes à Tokyo et que vous lisez un code européen, vous savez.

Un ping comparé. Un serveur du pays où vous êtes, un serveur en Europe. Si l'Europe répond plus vite que la ville d'à côté, tout est dit.

Trois minutes, quelques euros, et vous savez ce que vous avez acheté avant de reconduire pour trois semaines.

Faut-il bannir les eSIM de voyage ?

Absolument pas, et ce serait idiot.

C'est une vraie avancée de confort. Commander un VTC à la sortie de l'aéroport, vérifier un itinéraire ou rassurer ses proches à l'atterrissage sans chercher une boutique, c'est un progrès réel.

Les cas où c'est le bon outil, et ils sont nombreux :

  • une escale de quelques heures, où acheter une ligne locale n'a aucun sens ;
  • un pays où votre opérateur n'a aucune offre et facture au mégaoctet ;
  • un dépannage immédiat à l'arrivée, le temps de trouver mieux ;
  • un usage principalement textuel : messagerie, cartes hors ligne, réservations.
    Le problème n'est pas le produit. Le problème est le discours.

On vous vend une connexion locale alors que vous achetez un moyen très pratique d'acheter du roaming, à un prix qui rémunère surtout la simplicité et la commission d'affiliation.

Ce n'est pas mauvais. Ce n'est simplement pas ce qui est annoncé.

Et pour un séjour long, du télétravail, du jeu en ligne ou toute activité où votre position compte, la ligne locale conserve une longueur d'avance que le marketing ne rattrapera pas.

Le QR code, lui, reste imbattable pour les trois premières heures.


Sources

  • Ali, Varvello, Fernandez et al., Unraveling the Airalo Ecosystem, arXiv:2408.14923, NYU Abu Dhabi / Nokia Bell Labs / Telefónica Research : https://arxiv.org/abs/2408.14923
  • Holafly, FAQ officielle sur les forfaits à données illimitées et la politique d'utilisation équitable : https://esim.holafly.com/fr/faq/a-propos-des-cartes-esim/cartes-esim-avec-donnees-illimitees/
  • Relevés indépendants sur les seuils de bridage et les plafonds de partage de connexion, à recouper : les principaux comparatifs disponibles sont publiés par des sites vendant eux-mêmes des eSIM, ce qui est signalé dans l'article.
  • Mon enquête sur le routage mobile à l'étranger, pour la démonstration complète du home routing.
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