Un monde sans Blitz, sans Shoah, sans Rideau de fer. Un monde où la France invente Internet, où l'Italie domine l'électronique, où l'Europe marche sur la Lune — et où l'extrême droite n'a pas de fantômes. C'est peut-être ça, le plus inconfortable.

Prologue — TerraOne et TerraBella : mode d'emploi

TerraOne, c'est ici. Notre planète. Celle où entre 70 et 85 millions de personnes sont mortes entre 1939 et 1945, où Wernher von Braun a terminé sa vie à Huntsville Alabama, où Berlin a été tranchée en quatre zones d'occupation, et où le mot « nazi » est unanimement le pire du dictionnaire.

TerraBella, c'est l'uchronie. La Terre parallèle où la Seconde Guerre mondiale n'a pas eu lieu. Pas le paradis — juste un monde où cet événement-là ne se produit pas. Ce n'est pas le monde bisounours que tu imagines en disant « ah, sans la guerre ce serait tellement mieux ». C'est plus lumineux à beaucoup d'endroits. Plus sombre à d'autres. Et surtout remarquablement, inconfortablement reconnaissable.

Une précision de méthode avant d'embarquer : toute uchronie repose sur un point de divergence. Un grain de sable dans les rouages de l'Histoire. Mais le mécanisme historique est d'une résilience brutale — changer un seul événement ne suffit presque jamais, parce que les forces profondes qui produisent les catastrophes ne disparaissent pas pour autant. Pour empêcher la nazification de l'Allemagne et la guerre qu'elle entraîne, il ne faut pas un grain de sable. Il en faut trois.

Deuxième précision : TerraBella ne va pas « plus vite » que TerraOne. C'est un contresens. Sur TerraOne, la guerre a détruit massivement, mais elle a aussi catalysé — Manhattan Project, moteurs à réaction, radar, pénicilline industrielle, ordinateurs. Dix ans de carnage produisent quinze ans de compression technique forcée. Sans ce spasme, TerraBella avance plus régulièrement, sans rupture majeure. Ce qui veut dire : en avance sur certains trucs (parce que personne ne détruit rien), en retard sur d'autres (parce que personne ne met des milliards dans un projet d'urgence). Le monde de 2026 n'est pas un monde « plus développé ». C'est un monde développé différemment.

L'histoire n'a pas d'auteur. Mais elle a des moments charnières — de minuscules bifurcations où le destin de millions d'êtres tient à la santé d'un juge, à la clémence d'un traité, ou à la résistance d'une économie.

I. Le point de divergence : trois verrous qui tiennent

Verrou 1 — Versailles, version moins toxique (1919)

John Maynard Keynes, l'économiste britannique qui a réellement démissionné de la délégation à Paris en 1919 pour protester contre la dureté du traité, parvient cette fois à se faire entendre. Il faut imaginer une nuit de juin 1919, l'Hôtel Majestic, une conversation de trois heures — et un télégramme de Lloyd George avec de nouvelles instructions plus pragmatiques. Ce télégramme n'existe pas sur TerraOne. Sur TerraBella, il existe.

Résultat concret : les réparations sont réduites d'un tiers, étalées sur 60 ans. L'article 231 — la clause de culpabilité de guerre qui empoisonnera la mémoire allemande pendant deux décennies — est reformulé en termes de responsabilité partagée entre belligérants. L'Allemagne est meurtrie, économiquement saignée. Mais pas mortifiée. Le terreau du « coup de poignard dans le dos » est moins fertile.

Verrou 2 — Hitler, vingt ans ferme (1923)

En novembre 1923, le Putsch de la Brasserie à Munich échoue. Sur TerraOne, le juge Neithardt, sympathisant nationaliste, prononce une peine scandaleusement clémente : cinq ans, neuf mois purgés. Hitler sort en décembre 1924, écrit Mein Kampf, et le reste est l'histoire que tu connais.

Sur TerraBella, Neithardt tombe malade la semaine du procès. Son remplaçant, le juge Ernst Müller de Nuremberg, est un homme strict. Haute trahison armée, peine maximale légale. Adolf Hitler prend vingt ans de forteresse.

Il sort en 1943 à 54 ans, l'esprit intact mais le contexte politique méconnaissable. Deux discours devant des salles à moitié vides en Bavière. Les journaux n'en parlent pas. Il meurt en 1956 à Linz, peintre du dimanche, aigri, oublié.

Note importante. Hitler devient néanmoins un martyr pour l'extrême droite allemande pendant ses vingt ans de cellule. Son portrait circule dans les arrière-salles de bars bavarois. Gregor Strasser, qui dirige le NSDAP en son absence, l'utilise comme figure du prisonnier politique persécuté. « Freiheit für Hitler » est gribouillé sur des murs berlinois tout au long des années 30. La droite radicale a son icône. Mais sans Hitler libre et charismatique, le nazisme reste un mouvement parmi d'autres : bruyant, violent, antisémite — mais pas dominant.

Verrou 3 — La crise de 1929, amortie

Le crash de Wall Street a lieu. Inévitable. Mais l'économie allemande de TerraBella a des amortisseurs. Sans Versailles étouffant, la République de Weimar n'a pas eu à contracter des emprunts américains à court terme pour payer des réparations astronomiques. Quand les capitaux se retirent en 1930, le choc est sévère — le chômage monte à 18% — mais pas apocalyptique.

Le NSDAP de Strasser plafonne à 17% aux élections de 1932. Significatif, mais pas raz-de-marée. La coalition de centre-droit du chancelier Brüning tient, de justesse. Weimar tient. Imparfaite, tendue, gouvernée par des hommes épuisés — mais vivante.

II. L'Europe qui se construit — lentement, en grinçant

Ne rêve pas d'une Europe fédérale en 1935. Les nationalismes ne naissent pas de la guerre, ils la précèdent. Ce que TerraBella évite, c'est la destruction de ce qui existe. Sans catastrophe de 1939-1945, le processus d'intégration avance par petits pas au lieu d'être anéanti puis péniblement reconstruit sur des ruines.

Année Événement
1931 Traité de coopération économique franco-allemand signé à Locarno. Réduction de 40% des droits de douane bilatéraux. Embryon de marché commun.
1934 Union douanière de l'Europe occidentale (UDEO). France, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg. Le Royaume-Uni refuse — les Britanniques refusent toujours, c'est leur sport national. L'Italie fasciste n'est pas invitée.
1943 Fin de la guerre civile espagnole — sept ans de guerre, victoire pyrrhique de Franco sur un pays ruiné. Sans la Légion Condor allemande qui a fait basculer la guerre sur TerraOne, le conflit a traîné quatre années de plus.
1947 Mort de Mussolini, crise cardiaque. Son régime a duré 25 ans mais ne s'est jamais radicalisé — pas de lois raciales de 1938, pas d'antisémitisme d'État. L'Italie sort du fascisme par une décennie de transition chaotique mais pacifique.
1954 Fin de la transition italienne. Référendum républicain, abolition de la monarchie, constitution démocratique.
1955 Communauté européenne. Six membres fondateurs. Traité signé à Lyon le 14 mai dans la salle des Illustres.
1962 Entrée du Royaume-Uni dans la Communauté. Seize ans de négociations. Record de procrastination diplomatique.
1970 L'Espagne post-franquiste rejoint la Communauté. Six ans après la mort de Franco (1961) et le début de la transition démocratique menée par le jeune Juan Carlos. Seize ans avant l'entrée sur TerraOne.
1978 Premier Brexit de TerraBella. Référendum à 51,3%. Retour en 1991. Les Britanniques recommencent.
1985 L'Écu européen entre en circulation dans 17 pays membres.
2026 32 membres, de Lisbonne à Tallinn. 490 millions d'habitants. La Hongrie est membre avec dérogations sur l'État de droit. La Serbie négocie depuis onze ans.

Mais cette Europe grince. Crises monétaires dans les années 50. Le temps long des transitions ibériques. L'Allemagne subit trois tentatives de putsch d'extrême droite ratées et une grève générale de six semaines en 1968. L'antisémitisme social ne disparaît pas : il reflue, il se dissimule, il attend.

Les fascismes sans parrain allemand

Il y a une conséquence indirecte du deuxième verrou (Hitler en forteresse, nazisme marginalisé) que personne n'aurait spontanément devinée : c'est que le fascisme italien ne se radicalise pas, et que le franquisme espagnol a peut-être même du mal à prendre le pouvoir.

Sur TerraOne, les deux fascismes méditerranéens bénéficient du parrainage nazi à des degrés très différents. Pour Mussolini, c'est une alliance tardive (Axe Rome-Berlin, 1936) qui radicalise un régime déjà installé depuis 1922. Pour Franco, c'est une aide décisive, sans laquelle son soulèvement de 1936 aurait probablement échoué en quelques mois. Sur TerraBella, ni l'un ni l'autre ne reçoivent ce soutien. Les conséquences divergent.

L'Espagne : une guerre civile qui s'éternise.

En juillet 1936, Franco se soulève comme prévu. Mais les Junkers Ju-52 allemands qui, sur TerraOne, assurent le pont aérien critique depuis le Maroc vers la péninsule ne viennent pas — pas de Luftwaffe nazie pour les fournir. L'Armée d'Afrique de Franco traverse le détroit au compte-gouttes, harcelée par la marine républicaine. La Légion Condor aérienne n'existe pas non plus : pas de Guernica bombardé en 1937, pas de supériorité aérienne nationaliste. Les blindés Panzer I ne viennent pas. Les conseillers militaires allemands ne viennent pas.

Franco reçoit quand même l'aide italienne : le Corpo Truppe Volontarie de Mussolini, 70 000 hommes à son pic, matériel, aviation Savoia-Marchetti. C'est substantiel mais pas suffisant. Les Républicains, de leur côté, gardent l'aide soviétique (armement lourd, conseillers) et les Brigades internationales (38 000 volontaires étrangers sur TerraOne, probablement autant sur TerraBella).

L'équilibre bascule. La guerre civile espagnole de TerraBella dure sept ans au lieu de trois. Elle s'achève en 1943, par l'épuisement de tous. Franco gagne, mais sur un pays ruiné, une armée exsangue, une population décimée par la faim. Son régime de 1943 n'a plus rien du Caudillo triomphant de TerraOne — c'est un général fatigué à la tête d'une dictature fragile qui survit par pure inertie et par l'incapacité de l'opposition à se reconstituer.

Franco meurt en 1961 d'un cancer de la prostate, à 68 ans — quatorze ans avant sa mort sur TerraOne. Son successeur désigné, l'amiral Carrero Blanco, ne tient que trois ans avant d'être emporté par un attentat basque en 1964 (même mode opératoire que sur TerraOne — voiture piégée rue Claudio Coello à Madrid — mais avancé de dix ans). L'Espagne entame sa transition démocratique en 1964 sous une jeune monarchie constitutionnelle. Juan Carlos monte sur le trône à 26 ans, avec l'aide des démocrates-chrétiens modérés. La transition est rapide, bousculée, imparfaite — mais elle tient. L'Espagne rejoint la Communauté européenne en 1970.

En 2026, c'est un pilier de l'Europe, membre du directoire économique, hôte de trois institutions européennes majeures à Madrid, Barcelone et Séville. Le franquisme y est un souvenir amer mais lointain, auquel plus personne de moins de 65 ans n'a été confronté directement.

L'Italie : un fascisme qui ne se radicalise pas.

Mussolini est au pouvoir depuis 1922 — avant tous les points de divergence. Son accession au pouvoir ne change pas sur TerraBella. Ce qui change, c'est la suite.

Sur TerraOne, le fascisme italien des années 20 n'est pas spécifiquement antisémite. Il y a des Juifs dans le Parti national fasciste dès sa fondation — Margherita Sarfatti, maîtresse, biographe et intellectuelle officielle du régime dans les années 20, est juive. L'antisémitisme devient politique d'État italien à partir de 1938 avec les Leggi razziali, et c'est largement une concession doctrinale au nouvel allié allemand dans l'Axe Rome-Berlin. Sans nazisme allemand, pas d'Axe. Pas d'allié à imiter. Pas de pression idéologique pour se radicaliser.

Le fascisme italien de TerraBella reste ce qu'il était dans les années 20 : un régime autoritaire-nationaliste, corporatiste, centré sur le culte du chef et de l'État fort, économiquement interventionniste, brutal contre ses opposants politiques — mais sans dérive racialiste majeure. Pas de lois raciales de 1938. Pas de rafle du ghetto de Rome. Pas de listes d'enseignants juifs expulsés des universités. La communauté juive italienne — environ 50 000 personnes en 1938 sur TerraOne, avant la catastrophe — traverse l'ère fasciste discriminée par classe sociale plutôt que par race, dans une ambiguïté permanente mais sans génocide.

L'aventure éthiopienne de 1935 a bien lieu — elle ne dépend pas de Hitler, elle dépend du ressentiment italien post-1919. L'Italie occupe l'Éthiopie jusqu'en 1952, date à laquelle elle se retire volontairement sous pression des indépendances africaines qui commencent. Le soutien à Franco (1936-1943) épuise le régime financièrement. Les années 40 sont des années de sclérose : Mussolini vieillit, son entourage se décompose, les cercles économiques milanais poussent à la normalisation internationale.

Quand Mussolini meurt d'une crise cardiaque le 28 juillet 1947 à 64 ans, son régime n'a plus personne à sa hauteur pour lui succéder. La transition est chaotique : cinq gouvernements en trois ans, tentative de coup d'État militaire en 1949 repoussée par le roi Umberto II (qui refuse de signer les décrets d'urgence), référendum républicain en 1954 qui abolit finalement la monarchie. L'Italie sort du fascisme par une décennie de crise politique basse intensité, sans violence massive. En 1955, elle rejoint la Communauté européenne comme membre fondateur — sa démocratie fragile y est explicitement ancrée, à la demande de Rome elle-même, comme garde-fou contre un retour en arrière.

Le contraste à retenir. Sur TerraOne, les fascismes ibérique et italien suivent des trajectoires opposées : l'un survit à la guerre mondiale et dure jusqu'en 1975 ; l'autre s'y fait détruire en 1943-1945 dans un bain de sang. Sur TerraBella, ils meurent l'un et l'autre de la même manière — de vieillesse et d'épuisement, plus tôt, plus proprement, sans effondrement catastrophique. C'est peut-être la grande constante des dictatures non-idéologisées qui ne reçoivent pas de transfusion extérieure : elles n'ont pas besoin d'être abattues. Elles finissent par s'éteindre toutes seules quand leur homme-providence meurt et qu'il n'y a plus personne pour prendre la relève.

III. L'Allemagne, géant scientifique intact

Une étude publiée en 2016 dans la revue Science a tenté de quantifier les conséquences des lois de Nuremberg sur la science mondiale. Résultat : les 15% de physiciens allemands chassés par les décrets antisémites de 1933 représentaient 64% des citations de physique allemande dans les revues internationales. Deux tiers de la production intellectuelle, évaporés en quelques mois.

Sur TerraBella, ce 64% reste en place. Albert Einstein n'abandonne pas Berlin pour Princeton. Il meurt en 1965 à Dahlem, dans son lit, honoré. Lise Meitner n'a pas à fuir en Suède. Elle interprète les expériences de fission en direct avec Otto Hahn en décembre 1938. Elle co-reçoit le Nobel de physique en 1944 — première femme à l'obtenir.

TerraOne — 1945 TerraBella — 1945
Manhattan Project : émigration des cerveaux européens aux États-Unis. Los Alamos. Deux bombes, deux villes dévastées, une guerre froide nucléaire. La physique nucléaire reste européenne et strictement civile. Premier réacteur expérimental à Karlsruhe en 1942. Premier réacteur civil à Mannheim en 1948. Aucun pays ne construira jamais de bombe atomique sur TerraBella.

Wernher von Braun : les mains propres

Sur TerraOne, von Braun construit ses V-2 avec du travail forcé — 20 000 morts à Mittelbau-Dora — avant de terminer sa vie à la NASA, propre comme un sou neuf dans la biographie officielle américaine.

Sur TerraBella, von Braun est simplement un ingénieur de génie. En 1937, à 25 ans, il fonde le Centre européen de propulsion de Peenemünde — station de recherche civile. Pas de V-2. Pas de travail forcé. En 1958, il devient directeur technique d'Europa Spatial. Ses mains sont propres. Il n'a jamais eu besoin de se les laver.

IV. La France de TerraBella : la star que personne n'attend

Sur TerraOne, la France de 1940-1945 est occupée, humiliée, exsanguée. Elle reconstruit brillamment après — les Trente Glorieuses, le Concorde, le TGV, le nucléaire civil — mais avec vingt ans de retard accumulé. Sur TerraBella, rien de tout ça. Et les effets cumulés sont spectaculaires.

Le Front populaire qui dure

Le gouvernement Léon Blum de 1936 n'est pas balayé par la panique de la guerre. Les nationalisations aéronautiques ne sont pas sabotées. Marcel Bloch — qui sur TerraOne doit devenir Marcel Dassault pour effacer sa judéité sous Vichy — continue sous son nom et pousse ses quadrimoteurs en transport civil dès 1939. Dewoitine, Potez, Couzinet : autant de bureaux d'études qui travaillent sans interruption.

En 1962, un supersonique civil franco-britannique — qu'on n'appelle pas Concorde mais Hirondelle — relie Paris à New York en 3h30. En 1975, c'est le standard transatlantique. Boeing, sans les commandes militaires massives de la WWII, reste un acteur sérieux mais non hégémonique. Le ciel appartient à l'Europe.

La France invente Internet

Sur TerraOne, Internet naît d'ARPANET (1969), projet du Pentagone américain. Sa version grand public est inventée par Tim Berners-Lee en 1989 au CERN. Tout ça est dopé par la Silicon Valley et ses capitaux militaro-industriels post-WWII. La France investit dans le Minitel — technologiquement remarquable, mais fermé, centralisé, cul-de-sac.

Sur TerraBella : pas d'ARPANET, pas de DARPA, pas de Silicon Valley dans cette forme. L'informatique se développe plus lentement, plus académiquement — et beaucoup plus en Europe. La France a un avantage unique : une industrie aérospatiale intacte qui a besoin de puissance de calcul. Les SNCA à Toulouse, Bordeaux et Paris simulent des aérodynamiques supersoniques dès les années 50. Les ingénieurs restent en France, parce que le pays est attractif, riche, innovant.

Alan Turing — qui sur TerraOne est mobilisé de force à Bletchley Park, condamné pour homosexualité et mort à 42 ans — fait sur TerraBella une carrière académique brillante et libre à Cambridge. Il meurt en 1985 à 73 ans, couvert de décorations, reconnu de son vivant comme père de l'informatique mondiale. En 1971, sa conférence « Peut-on enseigner à une machine à douter ? » est considérée comme l'acte fondateur de l'IA moderne.

Dossier : Yves Le Morvan. 1974. Un ingénieur breton de 33 ans travaille au Centre de Calcul des SNCA à Rennes. En charge des protocoles de communication entre centres de simulation — Toulouse pour l'aérodynamique, Paris pour la navigation, Bordeaux pour les structures. Chaque centre a son propre système. L'interconnexion est un cauchemar. Le Morvan passe 18 mois à concevoir un protocole universel et décentralisé : le Protocole Réseau Décentralisé (PRD). En septembre 1974, il envoie le premier paquet de données de Rennes à Toulouse. Le message dit : « Bzh gant ar galon. » — Bretagne avec le cœur, en breton.

Année Étape
1980 La Toile connecte les universités européennes. Rennes, Cambridge, Munich, Milan, Uppsala.
1987 Premiers services grand public. Pas de Minitel — la France a sauté directement vers le réseau ouvert. Le premier navigateur s'appelle Araignée, développé à l'INRIA Rennes.
1999 Quêteur devient le moteur de recherche dominant. Inventé à l'Université de Rennes 1 par Morgane Ar Gall et Tugdual Berthomieu, deux doctorants bretons. Google est breton en TerraBella.
2006 Agora, le réseau social dominant, est fondé à Berlin. 800 millions d'utilisateurs en 2026.
2024 François.ia 4.2, leader mondial de l'IA conversationnelle. Startup lyonnaise fondée en 2019. Ses réponses se terminent toujours par une suggestion de restaurant. C'est un feature.

Yann Le Cun — qui sur TerraOne part aux États-Unis et devient Chief AI Scientist chez Meta — n'a sur TerraBella aucune raison de traverser l'Atlantique. Les meilleurs labos sont à Paris, Munich et Cambridge. Le deep learning est une invention franco-britannique. En 2026, la tech mondiale est un duopole Europe-Amérique, pas un monopole américain.

V. L'Italie, reine de l'électronique mondiale

Celui-là, tu ne le vois pas venir.

Les frères Ducati fondent à Bologne en 1926 la Società Scientifica Radio Brevetti Ducati — une entreprise de composants radio et d'électronique. Sur TerraOne, les usines bolognaises sont bombardées en 1944 par la RAF. Ducati survit en fabriquant des petits moteurs pour vélos. Les motos arrivent en 1950. L'électronique est oubliée. Piaggio, qui faisait des avions, invente la Vespa en 1946 sur les ruines de ses usines.

Sur TerraBella, rien de tout ça. Ducati reste dans l'électronique. Piaggio reste dans l'aviation. Et Olivetti — qui sur TerraOne sort la Programma 101 en 1965, premier ordinateur de bureau commercial au monde, puis se fait marginaliser faute de capitaux — la sort en 1962 sur TerraBella, avec les moyens d'une industrialisation complète. En 1970, Olivetti est l'IBM européen. En 1978, elle lance l'OLV-4, première puce processeur entièrement conçue en Europe.

En 2026, quand tu sors ton téléphone de ta poche, il y a de bonnes chances que la puce soit italienne, l'écran allemand, le logiciel français, et l'assemblage polonais. L'équivalent de TSMC, c'est Olivetti-Ducati. L'équivalent de Samsung, c'est Siemens-Philips.

L'Europe de TerraBella ne dépend ni des États-Unis ni du Japon pour son électronique. Elle a sa propre filière, du silicium brut au smartphone.

VI. La révolution électrique : quand l'Europe largue le pétrole

Le nucléaire civil se développe dès les années 50 — sans le tabou d'Hiroshima, parce qu'Hiroshima n'a pas eu lieu. En 1985, l'Europe produit 60% de son électricité par le nucléaire. La France à 90%.

Sur TerraOne, la Volkswagen est un projet nazi lancé par Hitler en 1937. Sur TerraBella, ce Volkswagen n'existe pas dans cette forme. L'industrie automobile allemande reste diversifiée : Opel, BMW, Mercedes, DKW, Borgward. La compétition commerciale, pas la propagande d'État, pousse l'innovation.

La bascule vers l'électrique arrive dans les années 90. En 1994, la première voiture électrique grand public sort des usines Renault à Flins — une vraie berline, 280 km d'autonomie. En 2008, 30% des voitures neuves en Europe sont électriques. En 2018, 65%. En 2025, 88%.

Conséquence géopolitique directe : le pétrole du Golfe perd son levier sur l'Europe. Le choc pétrolier de 2010, quand le baril dépasse 150 dollars ? Un problème pour Washington et Tokyo. Un sujet de curiosité statistique à Paris et Berlin.

VII. Le dragon qui n'a pas grandi : l'URSS de TerraBella

Staline sans la Seconde Guerre mondiale n'est pas le Staline que TerraOne connaît. Sur TerraOne, il gagne une légitimité internationale monumentale en étant le vainqueur de Stalingrad et de Berlin. Sur TerraBella, les purges ont lieu, le Goulag existe — mais Staline reste un autocrate de deuxième rang sur la scène internationale. Pas de Pacte germano-soviétique. Pas d'annexion des pays Baltes. Pas de partition de la Pologne.

L'URSS de TerraBella n'a pas de bombe atomique. Personne n'en a. Les physiciens soviétiques connaissent la théorie de la fission — comme leurs collègues européens et américains — mais l'arme nucléaire n'a jamais été construite nulle part. Elle lance Spoutnik en octobre 1960, parce que Korolev est un génie indépendamment de la guerre. Elle reste un trouble-fête permanent, mais limité. Sans Guerre froide au sens de TerraOne, sans arsenal nucléaire à brandir, pas d'OTAN, pas de Pacte de Varsovie — juste un gros pays méfiant qui fait peur à ses voisins immédiats et qu'on tient à distance par le commerce et les traités de non-agression.

Crise de Vilnius — 1956. L'URSS envahit la Lituanie en mars sous prétexte de « protéger les minorités russes ». L'armée allemande se mobilise — la Lituanie borde la Prusse-Orientale. Pendant 22 jours, le monde pense que ça va péter. La médiation suédoise-britannique dénoue la crise in extremis. C'est le Cuba de TerraBella. Les archives suédoises publiées en 2019 montrent que l'armée soviétique avait reçu l'ordre d'avancer le 21 mars. Elle s'est arrêtée à 14h00, six heures avant le déclenchement prévu.

Quand Staline meurt en 1953, ses successeurs héritent d'un pays immense, pauvre, seul contre une Europe de 400 millions d'habitants. La libéralisation progresse. L'URSS de TerraBella ne s'effondre pas en 1991 — elle se délite progressivement. La Fédération de Russie est membre observateur de la Communauté européenne depuis 2018. Les négociations pour une adhésion complète sont dans l'impasse, mais elles existent.

VIII. La conquête de l'espace : l'Europe méthodique, l'URSS flamboyante, l'Amérique frustrée

Sur TerraBella, la conquête spatiale n'est pas une course à deux — c'est une histoire à trois vitesses, avec des rebondissements dignes d'un roman de gare. Et justement, il y a un roman. Plusieurs même. Signés d'un Belge.

Hergé et les fusées : une vie entière sans la guerre pour l'arrêter

Sur TerraOne, Georges Remi dit Hergé publie Objectif Lune en 1953 et On a marché sur la Lune en 1954 — nourris des travaux secrets de von Braun que la presse américaine commence à évoquer. L'intuition devance la réalité de quinze ans. Mais Hergé, sur TerraOne, a traversé la guerre, l'Occupation de Bruxelles, un collaborationnisme embarrassant à gérer après la Libération, une période dépressive. Son rythme s'essouffle dans les années 60. Il meurt en 1983 en laissant Tintin et l'Alph-Art inachevé — 42 pages de crayonnés, une histoire sur des faux artistes et une secte. La mort l'a pris par surprise.

Sur TerraBella, Hergé ne connaît pas la guerre. Pas d'Occupation. Pas de compromissions à dissimuler. Pas de dépression de 1950. Il publie à un rythme soutenu — un album tous les dix-huit à vingt-quatre mois, pendant cinquante ans — et les travaux civils de von Braun à Peenemünde sont dans tous les journaux scientifiques européens dès les années 40. Hergé s'en empare avec sa précision documentaire habituelle. Il meurt en 1983 comme sur TerraOne, mais il laisse derrière lui une œuvre deux fois plus longue, complète, et une dernière série d'albums qui n'existe nulle part ailleurs.

L'œuvre de Tintin dans TerraBella — vue d'ensemble.

Première trilogie spatiale (1944-1950).

Tintin chez les Soviets de l'Espace (1944). Tintin, envoyé reporter au Centre Peenemünde par Le Vingtième Siècle, découvre qu'un réseau d'espionnage soviétique a infiltré les équipes d'ingénieurs pour voler les plans du futur lanceur européen. La Castafiore joue les appâts involontaires. Tournesol est recruté malgré lui comme « conseiller scientifique » par des agents du NKVD qui l'ont pris pour quelqu'un d'autre. Dupondt et Dupond perdent leurs valises à Rostock. L'album se termine sur von Braun (légèrement caricaturé) serrant la main de Tintin devant une fusée en construction, Milou levant la patte contre le train de lancement.

Tintin : Objectif Lune (1947). Europa Spatial annonce son programme lunaire. Tournesol conçoit le module de descente. Tintin et Haddock se faufilent à bord. La mission est sabotée à mi-chemin par un agent double — Haddock improvise un héroïsme involontaire qui sauve tout. Les calculs de trajectoire de Tournesol seront jugés « pas si loin » par les vrais ingénieurs d'Europa Spatial en 1968.

Tintin : On a marché sur la Lune (1950). L'alunissage. Tournesol sort en scaphandre. Milou aussi — scène qui fera pleurer trois générations d'enfants. Haddock découvre qu'il n'y a pas de whisky sur la Lune et estime que c'est la vraie catastrophe de la mission. L'album sort vingt ans avant l'alunissage réel. Quand Verneuil posera le pied sur la Lune en 1970 et dira « Merde, c'est beau », il pensera à cette planche.

Albums intermédiaires (années 50-60).

Sans la guerre pour distordre la géographie des possibles, Hergé emmène Tintin en Australie (Tintin chez les Kangourous, 1953 — enquête sur un trafic de pierres précieuses dans l'outback), aux États-Unis désabusés d'après-Honolulu (Tintin chez les Cow-boys Tristes, 1957 — portrait acide d'une Amérique blessée, censuré pendant trois ans par les éditeurs américains), et dans une Afrique post-coloniale complexe que Hergé traite cette fois avec une vraie nuance (Tintin au Congo Libre, 1961 — très différent du Congo colonial de 1931). Le Sceptre d'Ottokar n'existe pas sur TerraBella : il racontait une invasion d'un petit État européen par un régime autoritaire voisin — le sujet n'a plus le même sens sans la menace nazie comme contexte.

La trilogie martienne (1971-1979).

Quand Europa Spatial annonce le programme martien en 1968, Hergé a 61 ans et l'énergie d'un homme de 40. Il se documente pendant deux ans — il rencontre von Braun en personne à Berne en 1970, trois mois après l'alunissage réel. Von Braun lui remet une photo de la mission avec dédicace : « Pour Hergé, qui nous a montré le chemin. »

Tintin : Cap sur Mars (1971). Tournesol, désormais conseiller officiel d'Europa Spatial, conçoit le propulseur nucléaire du vaisseau martien — le Thésée. Tintin et Haddock embarquent. Le voyage dure six mois. Haddock, claustrophobe à ses heures, découvre que l'espace est « encore plus grand que l'océan, et encore plus ennuyeux ». Tournant éditorial : c'est le premier album de Tintin où Hergé intègre des planches entières de silence — pas de bulles, juste l'immensité du vide interplanétaire. Les critiques parlent d'une maturité nouvelle.

Tintin : Les Sables Rouges (1974). L'alunissage martien. Découverte d'une structure géologique que Tournesol juge « incompatible avec une origine naturelle ». Agent soviétique à bord du vaisseau. Haddock réussit accidentellement à désamorcer une situation diplomatique explosive en étant ivre de jus de pomme fermenté (la seule chose disponible à bord). La structure mystérieuse reste inexpliquée — Hergé refuse d'en faire des extraterrestres : « Ce serait trop facile. »

Tintin : Le Secret des Sables Rouges (1979). Suite directe. La structure est d'origine humaine — une mission soviétique secrète non déclarée, des années plus tôt. Scandale diplomatique. Tournesol déchiffre les inscriptions. Haddock négocie malgré lui avec un général soviétique en échangeant des bouteilles de whisky contre des informations. Fin ouverte : la vraie nature de la structure reste ambiguë. Hergé dira plus tard qu'il avait voulu suggérer que « l'univers a de l'humour, et nous le comprendrons peut-être, un jour ».

L'album inachevé (1983).

Hergé commence en janvier 1983 ce qui sera son dernier album. Il le nomme provisoirement Tintin et la Porte du Temps. Les crayonnés montrent Tintin et Haddock découvrant dans les sous-sols de Moulinsart une anomalie spatiale — une sorte de porte lumineuse qui semble donner sur un monde parallèle. Dans les quelques planches achevées, on voit Milou traverser la porte et revenir en courant, visiblement terrifié par quelque chose que le lecteur ne voit pas. Tournesol mesure l'anomalie avec des instruments. Une case crayonnée, jamais encrée, montre Tintin tendant la main vers la lumière.

Hergé meurt le 3 mars 1983, à 75 ans, d'une leucémie. Il laisse 38 pages de crayonnés et 12 pages de notes. La Fondation Hergé refuse toute continuation. L'album est publié en fac-similé en 1986 sous le titre Tintin et la Porte du Temps — crayonnés. Il se vend à deux millions d'exemplaires. La case de Milou terrifié est l'une des images les plus commentées de l'histoire de la bande dessinée européenne. Personne ne sait ce qu'il a vu.

La première trilogie Tintin spatiale sera traduite en vingt-trois langues. Des millions d'enfants européens grandiront en pensant que la Lune et Mars sont des destinations normales. Dans les sondages de motivation des ingénieurs d'Europa Spatial des années 60, 71% citent Tintin comme « déclencheur de vocation ». Von Braun dira en 1963 : « Hergé a fait la moitié de mon travail de recrutement. » Il le pensait vraiment.

La chronologie réelle : patience européenne, flamboyance soviétique

Europa Spatial, fondé en 1955 dans le sillage du Traité de Lyon, n'est pas pressé. Sans guerre froide au sens de TerraOne, sans humiliation nationale à compenser, sans Kennedy pour fixer un délai politique absurde, von Braun et ses équipes travaillent avec méthode. L'objectif est la Lune — pas demain matin, mais correctement. En attendant, l'Europe envoie des satellites de communication (Hermès I, 1959 — premier satellite de télécommunications au monde), des satellites météo (1961), et surtout des organismes vivants, parce qu'on ne sait pas vraiment ce que l'espace fait aux corps sur la durée.

L'URSS, elle, court. Korolev pousse ses fusées R-7 à la limite. Le 4 octobre 1960, Spoutnik-1 entre en orbite. Contrairement au Spoutnik de TerraOne qui ne faisait qu'émettre un bip radio, celui de TerraBella est équipé d'un émetteur de télémétrie plus élaboré — les Soviétiques ont eu trois ans de plus pour le perfectionner. Il transmet des données de pression et de température pendant 94 jours. Les radioamateurs européens s'arrachent les fréquences. La presse occidentale, d'abord condescendante, finit par admettre que c'est un choc technologique sérieux.

Six mois plus tard, le 12 avril 1961, les Soviétiques frappent à nouveau — mais pas comme tout le monde l'attend. Il n'y aura pas de premier homme dans l'espace ce jour-là. La capsule Vostok-1 qui décolle de Baïkonour emporte à son bord Iskra, une chienne husky-laïka femelle de quatre ans, soigneusement sélectionnée par l'Institut de biomédecine spatiale de Moscou. Le plan de vol prévoit une mission orbitale de 48 heures — une démonstration d'endurance biologique qu'aucun pays n'avait tentée à cette échelle, et qui devait humilier par avance le programme biologique européen que les Soviétiques savaient en préparation pour la fin de l'année.

Le vol ne se passe pas comme prévu. Dès la cinquième heure, le système de régulation thermique de la capsule présente une anomalie sur son circuit secondaire — pas critique, mais préoccupante. Surtout, la condensation s'accumule sur les hublots à cause du différentiel de température entre les faces exposées au soleil et celles plongées dans l'ombre orbitale. Le contrôle-sol perd la vision directe d'Iskra via la caméra embarquée. Les télémétries cardiaques restent bonnes mais dégradées. À H+22, les ingénieurs de Baïkonour constatent que le système d'allumage rétrograde — celui qui permet le retour — présente une lente dérive de pression dans ses réservoirs. Korolev, consulté en urgence, prend la décision à H+25 : on ramène Iskra pendant que le système fonctionne encore. Rentrée atmosphérique à H+26h40, récupération à H+27h11 dans la steppe kazakhe. Iskra est vivante, déshydratée, paniquée, et visiblement en colère contre les vétérinaires qui viennent l'extraire. Elle a fait 17 tours de Terre au lieu des 32 prévus.

Le résultat est ambigu. Premier mammifère en orbite de longue durée — oui. Démonstration d'endurance 48 heures — ratée. Moscou fête l'exploit dans les rues, mais la presse européenne souligne poliment que « l'animal a été ramené plus tôt que prévu pour des raisons que les autorités soviétiques ne souhaitent pas détailler ». Khrouchtchev décore Korolev, félicite Iskra par écrit, et ordonne en privé que les rapports d'incident soient classés secret-défense pour trente ans (ils seront effectivement déclassifiés en 1991). Iskra devient mascotte nationale soviétique, vit treize ans dans un pavillon aménagé de l'Institut de Moscou, et meurt en 1974 d'un cancer des ovaires. Son squelette est exposé au Musée de la cosmonautique depuis 1976.

À Peenemünde, von Braun regarde les informations à la télévision. Il note quelque chose dans son carnet, et retourne au bureau. Il écrira le soir dans son journal : « Ils ont envoyé un chien avant nous. Nous enverrons des hommes avant eux. Ce n'est pas la même chose. »

Anne : la hermine qui a vu la Terre ronde

Cinq mois après Iskra, Europa Spatial lance sa propre démonstration biologique. L'enjeu est double : montrer qu'un mammifère peut survivre longtemps dans l'espace (là où les Soviétiques ont échoué à tenir 48h) et valider un protocole reproductible pour la suite du programme habité. Pas un chien — les Russes en ont fait la vedette. Pas un singe — trop classique, les Américains en ont envoyé à la pelle sur des vols suborbitaux dans les années 50. Europa Spatial choisit délibérément un animal que personne n'a jamais envoyé en orbite : une hermine.

Le choix n'est pas gratuit. L'équipe biomédicale de Berne, dirigée par la physiologiste suissesse Helga Stutzmann, cherche un petit mammifère intelligent, avec un métabolisme rapide (pour voir les effets en peu de temps), résistant au stress, capable de se grooming tout seul, et surtout — surtout — capable de survivre à long terme dans un habitat pressurisé réduit. La hermine coche toutes les cases. Elle est aussi furieusement symbolique : emblème de la Bretagne, elle plaît au public français qui finance un quart du programme.

L'animal sélectionné, Anne, est une femelle de deux ans, issue d'un programme d'élevage captif mené à Rennes depuis 1957. Elle passe 14 mois en entraînement dans une capsule mock-up au sol : alimentation protéinée automatisée (petits cubes de viande lyophilisée reconstitués), eau sous forme de gel hydraté, cycles jour/nuit artificiels.

Le problème numéro un, dès la phase de conception, est la gestion des déjections. Un mammifère carnivore en microgravité, c'est un cauchemar sanitaire — les excréments flottent, la litière classique ne sédimente pas, et un animal qui marche dans ses propres déchets tombe malade en quelques jours. Deux solutions sont étudiées en parallèle :

Solution 1 : gravité partielle par centrifugation. La capsule Biosat-1 intègre un module rotatif d'1,80 mètre de diamètre tournant à 22 tours/minute, ce qui génère environ 0,5 g sur le plancher de l'habitat. Une demi-gravité suffit pour que tout se pose correctement, y compris Anne.

Solution 2 : gestion électronique des déchets solides. Ici entre en scène l'équipe ukrainienne de Sergueï Kosenko, au Centre de Biomécanique spatiale de Kharkov — rattaché à Europa Spatial depuis 1959 via un accord de coopération technique Europe-URSS (les Soviétiques avaient besoin de devises fortes ; les Européens avaient besoin de leur expertise en mécanique de précision). L'équipe de Kosenko conçoit un plateau à litière actif : un fond perforé vibrant trois fois par jour pour faire tomber les déchets dans un compartiment de stockage hermétique, rempli de zéolithe pour piéger l'ammoniac. Le système est grossier, bruyant, et Anne met trois semaines à ne plus sursauter à chaque cycle. Mais il fonctionne. Les 22 jours de mission produisent 340 grammes de déchets solides stockés proprement.

Le 7 septembre 1961, Biosat-1 décolle de Kourou. 22 jours et 6 heures en orbite. Anne perd 12% de son poids (stress, moindre activité), développe une légère atrophie musculaire, mais survit en parfaite santé. Elle est récupérée le 29 septembre au large de Brest — concession diplomatique française. Elle vit encore sept ans, donne deux portées, et meurt en 1968 d'une infection respiratoire sans rapport avec sa mission.

Le système Kosenko deviendra, avec des variantes, la base de tous les dispositifs sanitaires spatiaux européens jusqu'à aujourd'hui. En 2026, le WC de la station Ptolémée utilise encore une zéolithe dérivée directement des brevets de Kharkov. La presse européenne titrera en 1961 : « La hermine qui a vu la Terre ronde. » Von Braun envoie un télégramme de félicitations à Helga Stutzmann et à l'équipe de Kosenko. Il signe : « Une petite bête, un grand pas. »

La chronologie habitée

Année Événement
1955 Fondation d'Europa Spatial. Consortium Allemagne-France-UK-Italie-Belgique. Von Braun, directeur technique. Budget : équivalent du Plan Marshall sur dix ans. Siège : Berne.
1959 Hermès I, premier satellite européen. Retransmission en direct d'un match de football Paris-Milan vue par 40 millions de téléspectateurs. L'exploit passe après le score (2-1 pour Paris).
1960 Spoutnik-1 soviétique, 4 octobre. Émetteur de télémétrie. Choc planétaire.
1961 (avril) Iskra la chienne, 27h en orbite au lieu des 48h prévues, capsule Vostok-1. Premier mammifère en orbite de longue durée. Mission écourtée à cause d'une anomalie thermique et de condensation sur les hublots.
1961 (septembre) Anne la hermine, 22 jours à bord de Biosat-1. Validation du système Kosenko.
1965 Premier vol humain de l'histoire. Europa Spatial envoie Ernst Müller (Allemagne, homonyme du juge qui a condamné Hitler — coïncidence non exploitée par la presse) et Philippe Cordier (France) en orbite basse pour huit jours.
1967 Premier cosmonaute soviétique en orbite. Alexeï Voronov, 34 ans, trois jours en orbite à bord de Vostok-4. L'URSS rattrape son retard humain, mais n'est plus première. La presse de Moscou parle de « consolidation scientifique ». Personne n'est dupe.
1968 Premier survol lunaire habité. Module Europa IV. Trois astronautes, dix jours.
1970 14 juillet, 21h09 UTC — alunissage. Commandant Klaus-Heinrich Strauss (Allemagne), pilote Jean-Paul Verneuil (France, premier pied au sol — concession diplomatique longuement négociée), Ian Hartley (Royaume-Uni, pilote du module de commande en orbite). Strauss dit depuis l'échelle : « Wir sind angekommen. » Verneuil touche le sol et dit, transmis en direct sur 800 millions de téléviseurs : « Merde, c'est beau. » La censure tente d'intervenir. Trop tard. C'est la phrase de la décennie.
1974 Premier Américain en orbite. James « Rocky » Patterson, 38 ans, du Texas. Quatorze ans après Spoutnik. Parade à Houston. Le président le décore. Patterson dit qu'il espère aller sur la Lune « un jour ». La presse européenne trouve ça touchant.
1981 Station lunaire Copernic. Base permanente, quatre scientifiques, rotations de six mois. Premier jardin hors-Terre : des tomates cerises cultivées sous dôme pressurisé. Elles poussent mal. Elles poussent quand même.

Mars : la mission à trois, le coup tordu, et le Stagiairov

En 1985, Europa Spatial annonce officiellement le programme martien. Budget colossal. Délai : 2005, maximum 2010. L'URSS, en pleine perestroïka, propose une coopération — ce sera son billet pour exister encore dans la course spatiale. Les États-Unis, qui regardaient depuis quinze ans les Européens marcher sur la Lune depuis leurs canapés, supplient d'être associés à la mission. Après deux ans de négociations tendues, un accord tripartite est signé à Genève en 1988 : deux vaisseaux, équipages mixtes, rendez-vous en orbite lunaire, départ simultané vers Mars, atterrissage simultané à l'arrivée. En théorie.

L'étape lunaire n'est pas un détail diplomatique — c'est une contrainte technique. Les vaisseaux martiens sont trop lourds pour être lancés en une seule pièce depuis la Terre. Ils sont assemblés en orbite basse terrestre, remontent jusqu'à l'orbite lunaire par leur propre propulsion chimique, font leur plein de propergol au dépôt cryogénique de la base Copernic-Lune, reçoivent leur équipage transféré depuis la Terre, et partent de là. La Lune de TerraBella n'est pas une destination — c'est une gare de triage pour Mars. C'est pour ça que les bases lunaires ont reçu les financements démesurés des années 80 : elles préparaient toutes le programme martien sans le dire.

Dossier : la mission Ares I — 14 septembre 1999.

Magellan-I, vaisseau européen, est construit à Brême et à Toulouse, assemblé en orbite, lancé depuis Kourou en juillet 1999. Il transporte six personnes : Klaus Brenner (commandant, Allemagne), Soraya Amrani (géologue, France), Piotr Walczak (ingénieur systèmes, Pologne), Ingrid Thornton (biologiste, Suède), Dmitri Volkonsky (cosmonaute russe, officiellement « coordinateur scientifique commun », officieusement surnommé le Stagiairov par le reste de l'équipage depuis la première semaine de formation commune à Berne — Volkonsky trouve le surnom injuste et reconnaît en privé qu'il n'a pas tort), et Erika Hoffman (astrophysicienne, États-Unis — née à Boston, doctorat à Heidelberg, recrutée par Europa Spatial en 1994, présentée par la NASA comme « la plus européenne de nos astronautes, et c'est un compliment »).

Ares-1, vaisseau américain, est construit au Texas et en Floride, assemblé en orbite, lancé depuis Cap Canaveral en juillet 1999 également. Il transporte cinq personnes : Sarah Chen (commandante, États-Unis, San Francisco), trois autres astronautes américains, et Francesca Moretti (ingénieur électronique, Italie — née à Milan, formée chez Olivetti-Ducati avant de rejoindre la NASA pour le programme martien, seule Européenne du vaisseau américain).

Les deux vaisseaux se rejoignent en orbite lunaire à la station Copernic mi-août. Dernières vérifications, plein cryogénique, réunion protocolaire conjointe de 4 heures — Chen et Brenner signent un document rappelant l'engagement d'atterrissage simultané « dans la mesure du possible ». Les photos officielles montrent les onze membres d'équipage autour d'un gâteau au glaçage orange en forme de Mars. Moretti et Hoffman y apparaissent côte à côte, légèrement en retrait. Elles se sont connues à Berne dix ans plus tôt pendant leur formation initiale.

Les deux vaisseaux quittent l'orbite lunaire à douze heures d'intervalle, le 28 août 1999, par combustion nucléothermique. Transit martien : quatre mois et demi.

À J-4 avant l'insertion en orbite martienne, Ares-1 signale une anomalie sur son système de propulsion secondaire. Techniquement réparable en orbite. Mais la NASA invoque un « risque non acceptable sur la fenêtre d'atterrissage » et annonce qu'Ares-1 doit atterrir immédiatement, sans attendre Magellan-I. Europe et Russie grincent des dents. L'accord de Genève stipulait un atterrissage simultané « dans la mesure du possible ». La NASA estime que cette mesure n'est plus possible. Moretti, à bord d'Ares-1, n'a pas été consultée : elle apprend la décision en même temps que le contrôle-sol européen. Elle envoie un message chiffré à Hoffman sur Magellan-I, trois mots en italien : « Non lo sapevo » — Je ne savais pas. Hoffman lui répond également en italien, qu'elle parle mal : « Lo so. » — Je sais.

14 novembre 1999, 03h22 UTC. Sarah Chen pose le pied sur Mars. Elle dit : « This is for all of humanity. » Puis, après une pause : « And especially for America. » À Houston, les gens pleurent dans les rues. C'est la première grande fierté nationale américaine depuis un demi-siècle.

Francesca Moretti descend l'échelle vingt minutes plus tard. Elle prononce une phrase en italien qui ne figurait dans aucun script officiel : « Sono qui per la scienza, non per la bandiera. » — Je suis ici pour la science, pas pour le drapeau. La traduction anglaise est retardée de quatre heures par les services de communication de la NASA. L'ambassadeur d'Italie à Washington est convoqué le lendemain. L'Italie refuse de s'excuser. Moretti deviendra, pour la génération italienne de l'époque, une figure nationale plus puissante qu'un premier ministre.

Magellan-I atterrit dix-huit heures plus tard, 200 km plus au nord. Brenner dit simplement : « Nous sommes là. » Amrani fait un prélèvement de sol. Walczak vérifie les systèmes. Thornton commence ses protocoles biologiques. Volkonsky plante un drapeau russe que personne n'avait prévu dans le plan de mission et que tout le monde fait semblant de ne pas avoir vu. Erika Hoffman, deuxième Américaine sur Mars, descend l'échelle en dernière. Elle dit, en anglais : « We are all here now. That's what matters. » La phrase sera largement citée en Europe. Largement ignorée aux États-Unis.

Le lendemain, Brenner déclare dans une conférence de presse depuis la surface de Mars — avec un léger retard de transmission de 8 minutes — que la défaillance d'Ares-1 était « une coïncidence commode ». La NASA dément. Personne n'est vraiment convaincu. L'Europe grince des dents mais fait bonne figure. C'est le sport national européen.

Les deux équipages se rejoignent physiquement deux semaines plus tard, à mi-chemin entre les deux sites d'atterrissage, dans un rover pressurisé européen envoyé pour faciliter la jonction. La première chose que fait Hoffman en descendant du rover, c'est serrer Moretti dans ses bras. La photo fait le tour du monde. On ne sait pas exactement ce qu'elles se sont dit à ce moment-là. Elles n'ont jamais voulu le préciser, ni l'une ni l'autre.

Année Événement
1999 Mission Ares I — premiers humains sur Mars. Sarah Chen (NASA, États-Unis) puis Francesca Moretti (Italie) atterrissent 18 heures avant Magellan-I grâce à une « panne technique commode ». Moretti prononce sur Mars une phrase qui provoquera un incident diplomatique. Dix-huit heures plus tard, Magellan-I pose son équipage mixte de six personnes, dont l'Américaine Erika Hoffman.
2003 Base martienne Magellan. Six personnes permanentes. Les tomates poussent mieux que sur la Lune. Volkonsky, revenu pour une deuxième mission, publie un livre de cuisine avec les légumes cultivés en serre martienne. Succès inattendu en librairie.
2023 Astrid Bergström-Durand naît à Magellan à 6h44 UTC. Première enfant née hors de la Terre. Ses parents : Ingrid (géologue, Uppsala) et Thomas (ingénieur systèmes, Rennes). Elle pèse 3,1 kg et hurle immédiatement, ce qui rassure tout le monde sur la question des poumons.
2026 42 humains vivent en permanence hors de la Terre. 28 à Magellan-Mars, 8 à Copernic-Lune, 6 à bord de la station orbitale Ptolémée. Astrid a trois ans. Elle parle français, suédois et quelques mots de polonais appris auprès de l'équipe de Walczak. Elle n'a jamais vu la Terre autrement que comme un point bleu dans le ciel martien.

La propulsion nucléaire : la grande différence invisible

Sur TerraOne, la propulsion nucléaire spatiale — des projets comme NERVA aux États-Unis dans les années 60 — reste une technologie de laboratoire que personne n'ose vraiment pousser jusqu'au bout. La raison n'est pas technique. C'est politique et psychologique : Hiroshima. Mettre une charge nucléaire sur une fusée, même civile, même pour propulser un vaisseau vers Mars, ressemble trop, dans l'imaginaire collectif, à une bombe. Les peuples ne veulent pas entendre parler de « fusée nucléaire ». Le mot tue les budgets avant même les ingénieurs.

Sur TerraBella, ce tabou n'existe pas. Hiroshima n'a pas eu lieu. Aucune bombe atomique n'a jamais été construite, nulle part. Les physiciens savent depuis les années 40 qu'on peut théoriquement fabriquer une arme de fission — les équations sont dans les revues spécialisées — mais aucun pays n'a jamais franchi l'étape industrielle. Pas de Manhattan Project. Pas de programme soviétique équivalent. Pas d'essai dans le désert du Nevada ou sur l'île Novaya Zemlya. La bombe atomique sur TerraBella est un concept dont tout le monde comprend la physique mais dont personne n'a jamais vu la preuve expérimentale. Les sous-marins nucléaires et les porte-avions à propulsion atomique existent depuis les années 60 — personne ne leur a jamais trouvé l'air d'une arme de destruction massive, parce qu'il n'y a pas d'arme à laquelle les comparer.

Quand von Braun présente en 1962 sa feuille de route à long terme à Europa Spatial, il la décompose en trois étapes que personne ne conteste : propergol liquide jusqu'à la Lune, propergol solide pour les liaisons régulières basse orbite, et propulsion nucléaire thermique pour Mars et au-delà. Ce troisième palier est décrit comme « inévitable » — pas comme « dangereux ». Le réacteur du vaisseau martien Thésée (fictif chez Tintin en 1971, réel dans le programme d'Europa Spatial dès 1984) réduit la durée de transit Terre-Mars de neuf mois à quatre mois et demi. Sans ce réacteur, la mission Mars est techniquement faisable mais biologiquement risquée — la durée d'exposition aux rayonnements cosmiques et l'atrophie musculaire sur neuf mois rendent les équipages à moitié invalides à l'arrivée. Avec lui, c'est gérable.

Sur TerraBella, aucun journaliste n'a jamais titré « une bombe atomique dans l'espace » en parlant du programme martien. Parce que la phrase ne réveille aucune mémoire collective. C'est peut-être la conséquence la plus silencieuse de l'absence d'Hiroshima : l'humanité de TerraBella explore l'espace plus vite pour sa partie lointaine, parce qu'elle n'a pas peur de ses propres moteurs.

IX. L'Amérique : le géant qui n'a jamais grandi

Sur TerraOne, les États-Unis sortent de 1945 avec la moitié de la production industrielle mondiale, Bretton Woods, le Plan Marshall, l'OTAN et la bombe. Le siècle américain est un enfant du 6 juin 1944. Sans D-Day, sans la mobilisation industrielle de guerre européenne, sans Plan Marshall à orchestrer, le géant californien ne serait jamais devenu le géant mondial qu'on connaît. Il serait resté ce qu'il était en 1938 : une grande puissance régionale, riche, continentale, mais pas l'architecte du système-monde.

Sur TerraBella, c'est exactement ce qui se passe. L'Amérique reste grande, mais pas immense. Elle n'a pas le monopole de l'innovation (l'Europe l'a gardé), elle n'a pas le monopole monétaire (l'Écu et le rouble-or se partagent le commerce eurasiatique), elle n'a pas la bombe, elle n'a pas la Lune, elle n'a pas le réseau. Elle a le cinéma, une industrie agricole colossale, les meilleures universités d'un monde anglophone désormais concurrencé par Cambridge et Berlin, et une influence culturelle réelle mais de second rang. En 2026, le PIB américain est à peu près équivalent à celui de la Communauté européenne — pas deux fois supérieur comme sur TerraOne en 1950.

Et puis il y a la guerre du Pacifique. Celle-là, elle a lieu. Mais différemment.

Le Pacifique en feu : l'empire qui saigne à côté

L'empire japonais, sans guerre mondiale pour cadrer son expansion, continue d'avancer en Asie : Chine côtière consolidée, Indochine française occupée en 1941 (la France n'a plus rien pour défendre ses colonies lointaines), Birmanie, Malaisie britannique, Indes néerlandaises, Philippines. C'est un empire vaste, brutal et structurellement fragile.

Le 7 décembre 1941, Pearl Harbor. La logique stratégique est la même que sur TerraOne : le Japon veut paralyser la flotte américaine du Pacifique le temps de consolider sa Sphère de coprospérité. L'attaque réussit à moitié — les porte-avions américains sont en mer ce jour-là, exactement comme sur TerraOne. Les États-Unis entrent en guerre.

Et là, la grande différence avec TerraOne : ils sont seuls. Pas d'allié européen occupé à vaincre Hitler parce qu'il n'y a pas d'Hitler à vaincre. Pas de Lend-Lease vers l'Europe parce qu'il n'y a pas d'Europe en flammes. Pas de Grande Alliance. La Grande-Bretagne est occupée à défendre ses propres colonies d'Asie. La France est en train de perdre l'Indochine mais n'a pas les moyens d'aider. L'URSS regarde et négocie discrètement des livraisons à qui met le meilleur prix.

La guerre du Pacifique dure six ans. Pas de débarquement japonais sur la côte Ouest américaine — les logisticiens japonais savent très bien qu'ils ne peuvent pas projeter une invasion à 8 000 kilomètres de leurs bases. Le Japon occupe brièvement Attu et Kiska dans les Aléoutiennes (comme sur TerraOne, entre 1942 et 1943), harcèle la côte californienne avec quelques sous-marins, bombarde un dépôt de pétrole à Santa Barbara en février 1942 (un seul obus, un château d'eau touché, personne blessé — c'est réel sur TerraOne aussi). C'est le maximum. Le front se stabilise au milieu du Pacifique.

À partir de 1944, les États-Unis commencent leur contre-offensive de reconquête par saut-de-mouton insulaire (island hopping). Mais sans les capitaux européens en transit, sans les ressources humaines mobilisées par la conscription européenne équivalente, sans la coordination stratégique d'une Grande Alliance, l'effort est plus lent. Les pertes américaines dépassent 280 000 morts au combat entre 1941 et 1947, sans compter les civils philippins, chinois et coréens tués en Asie occupée (plusieurs millions).

Aucune des deux puissances n'a la bombe atomique. Ni le Japon — qui a bien un petit programme de recherche théorique (le projet Ni-Go) mais abandonné en 1943 faute de moyens industriels. Ni les États-Unis — sans les cerveaux européens exilés (Einstein, Fermi, Szilard, Teller, Bethe, Wigner), le Manhattan Project n'existe pas, et aucun programme de substitution n'atteint la masse critique politique et budgétaire nécessaire. La fission nucléaire en 1947 est une curiosité de laboratoire partout dans le monde. En 1947 précisément, le Japon lui-même est exsangue. L'opinion américaine veut la paix. Le président Dewey (élu en 1944 face à un Roosevelt fatigué qui se retire — ici, pas de quatrième mandat de guerre) ouvre des négociations.

Traité d'Honolulu, septembre 1947. Cessez-le-feu négocié via médiation suédoise. Le Japon restitue les Philippines (cela compte pour les Américains), évacue les Aléoutiennes, reconnaît la souveraineté américaine sur Guam, Wake et les Mariannes. En échange, il garde tout le reste : Corée, Mandchourie, Indochine, Malaisie, Indes orientales, Chine côtière. Les États-Unis rentrent humiliés, endettés, les mains presque vides. 280 000 morts pour rétablir le statu quo ante bellum, plus trois caillous.

Le traité d'Honolulu est, dans la mémoire collective américaine de TerraBella, ce que Dien Bien Phu est à la France de TerraOne — une défaite qu'on n'appelle jamais « défaite » mais dont tout le monde sait qu'elle en est une. Elle laissera une cicatrice dans la psyché politique nationale pendant trois générations.

La politique américaine : vers la droite, faute de New Deal victorieux

Sur TerraOne, le New Deal de Roosevelt (1933-1938) est prolongé et légitimé par la guerre. Les syndicats s'imposent. L'État fédéral grossit. Les Démocrates dominent la politique américaine de 1932 à 1968. C'est la guerre qui a ancré le centre-gauche au pouvoir.

Sur TerraBella, sans victoire éclatante en 1945, sans GI Bill, sans boom économique d'après-guerre qui finance l'État-providence, le New Deal reste une parenthèse contestée. La droite conservatrice américaine, qui n'a jamais eu à se taire face au consensus de guerre, reste puissante dès les années 40. Les Républicains gardent la Maison Blanche presque en continu de 1948 à 1992. Pas un parti fasciste — juste un conservatisme dur, nationaliste, protestataire, convaincu que l'Amérique a été trahie par ses alliés européens qui l'ont laissée seule contre le Japon.

Présidents des États-Unis — TerraBella (sélection).

Robert A. Taft (1949-1957, Républicain). Isolationniste convaincu. Réduit massivement les dépenses fédérales. S'oppose à tout engagement militaire en Asie. Populaire dans le Midwest. Détesté sur les deux côtes.

Barry Goldwater (1961-1969, Républicain). Sur TerraOne, battu en 1964 par Johnson avec 38% des voix — trop à droite. Sur TerraBella, il gagne, parce que le Parti Démocrate n'a pas le capital moral de la guerre pour s'imposer. Son mandat : réduction de l'État, méfiance vis-à-vis de l'Europe, soutien discret aux coups d'État en Amérique latine.

Wallace Morrison (1981-1989, Républicain). Figure populiste du Sud. Rhétorique nativiste. Évoque ouvertement la « trahison européenne de 1941 ». Très populaire. Les historiens de TerraBella le comparent à un Huey Long qui aurait réussi. L'équivalent fonctionnel du Reagan de TerraOne, mais sans le sourire hollywoodien — Morrison vient de l'industrie pétrolière texane et n'a jamais joué dans des films.

Les Démocrates de TerraBella ne sont pas absents — ils gagnent sporadiquement, sur des crises économiques, mais ils n'ont pas le corpus idéologique fort que TerraOne leur a fourni. Ils ressemblent davantage à des sociaux-libéraux modérés qu'à un vrai parti de gauche.

L'Amérique du corps : mince, frustrée, et le burger est belge

Sur TerraOne, l'épidémie d'obésité américaine est en partie un enfant du boom économique d'après-guerre. Le GI Bill crée une classe moyenne suburbaine avec voiture, maison avec jardin, supermarché accessible en voiture. L'industrie agroalimentaire industrielle décolle dans les années 50. McDonald's, fondé en 1940 en Californie, devient le symbole mondial du fast-food américain : en 2000, il est présent dans 119 pays. Le modèle du repas rapide, bon marché, hypercalorique, se diffuse avec la culture américaine.

Sur TerraBella, ce n'est pas ce qui se passe.

Sans boom suburbain, sans GI Bill de masse, sans économie de consommation gonflée par la mobilisation industrielle, l'Amérique des années 50 ressemble davantage à l'Amérique des années 30 : une société plus inégale, plus rurale dans ses habitudes alimentaires, sans classe moyenne élargie pour financer l'industrie du fast-food à grande échelle. McDonald's existe — les frères McDonald ouvrent leur drive-in à San Bernardino en 1940 — mais il reste une curiosité californienne, pas un empire mondial. Ray Kroc ne rachète pas la franchise : il n'a pas les capitaux, et surtout il n'y a pas le réseau d'autoroutes et de banlieues pavillonnaires pour l'alimenter.

Les chaînes de restauration rapide qui dominent le monde en 2026 sur TerraBella sont européennes. Le leader mondial s'appelle Frituur — fondé à Liège en 1962, d'abord une chaîne belge de friteries standardisées, reconverti en format mondial dans les années 80 avec un modèle de franchise agressif. Leurs frites sont cuites dans de la graisse de bœuf. Le menu phare s'appelle le « Maxi Bruxelles ». Il y en a 48 000 dans le monde en 2026, dont 6 200 aux États-Unis.

Le deuxième acteur mondial s'appelle Schnellküche, fondé à Stuttgart en 1958 — schnitzel, currywurst standardisé, bière sans alcool. Présent dans 80 pays. Troisième : Le Kiosque, chaîne française de sandwicheries express fondée à Lyon en 1971, 31 000 points de vente dont un sur les quais de la gare du Nord de Paris où le propriétaire refuse de mettre un distributeur de ketchup depuis 1989.

Conséquence directe : l'obésité aux États-Unis est un phénomène présent mais maîtrisé. Le taux d'obésité américain en 2026 est de 14%, contre 42% sur TerraOne. Ce n'est pas parce que les Américains de TerraBella sont plus vertueux — c'est parce que l'infrastructure qui produit l'obésité industrielle (banlieues sans trottoirs, voiture obligatoire, fast-food à chaque coin, corn syrup dans tout) n'a pas été construite de la même façon.

TerraOne — Amérique TerraBella — Amérique
Hégémonie culturelle, économique, technologique et militaire. Hollywood, Coca-Cola, IBM, NASA, OTAN. 42% d'obésité. McDonald's dans 119 pays. Le « siècle américain ». Puissance de second rang, droite dure au pouvoir, 14% d'obésité, et les frites mondiales sont belges. CIA active en Amérique latine. Sarah Chen sur Mars en 1999 : la première grande fierté nationale depuis un demi-siècle.

L'Amérique de TerraBella est moins McDonald's et plus MIT. Plus nerveuse, plus dure, plus frustrée — et paradoxalement peut-être plus intéressante culturellement. La frustration produit de meilleurs artistes que la satisfaction. Son cinéma est plus sombre, sa musique plus électrique, sa littérature plus en colère. Et ses frites sont moins bonnes que les belges, ce qui ne fait qu'aggraver la situation.

X. L'Asie recomposée : l'empire qui s'effrite, les indépendances qui viennent

L'empire japonais sort du traité d'Honolulu en position de force relative — il garde ses conquêtes — mais dans une situation stratégique épuisante. Il contrôle des territoires immenses, avec des populations hostiles, des guérillas permanentes, et une économie de guerre qui ne peut pas revenir à la paix faute de marchés extérieurs (l'Amérique boycotte tout ce qui vient du Japon jusqu'en 1962).

Il saigne. Il tient. Il s'effrite.

La Chine est immense, ingérable, en guérilla permanente depuis 1937. L'empire japonais contrôle les villes côtières. Il perd les campagnes. Les révoltes indépendantistes ne s'arrêtent jamais vraiment. Le Parti communiste chinois de Mao existe toujours — mais sans la défaite japonaise de 1945 qui, sur TerraOne, lui a livré les campagnes sur un plateau, il reste un mouvement parmi d'autres. La guerre civile chinoise contre les nationalistes de Tchang Kaï-chek dure jusqu'en 1958. La Chine reste, pendant des décennies, un patchwork : zones japonaises côtières, zones nationalistes au sud-ouest, zones communistes au nord-ouest, zones de seigneurs de guerre résiduels.

L'empire s'effrite à partir des années 70. La Corée — une seule Corée, unifiée, jamais coupée — négocie son indépendance en 1978 après trente ans de résistance passive et de grèves ouvrières. Pas de Kim Il-sung. Pas de DMZ. Séoul et Pyongyang dans le même pays. L'Indonésie indépendante en 1968 après une guerre de libération brève. Les Philippines, rendues en 1947, sont indépendantes officiellement dès 1950. L'Indochine française est rendue à trois États distincts (Vietnam, Cambodge, Laos) en 1962 après dix ans de guerre coloniale franco-japonaise que plus personne ne voulait mener.

La Chine se réunifie finalement en 2008 sous un régime hybride autoritaire-capitaliste que les politologues occidentaux peinent à qualifier. Son PIB par habitant en 2026 est au niveau de la Turquie. Sa croissance est la plus rapide du monde depuis vingt ans. En 2025, Pékin a demandé officiellement son adhésion à l'OMC équivalent local (l'Organisation mondiale de la Coopération économique, siège à Genève). La réponse est « en cours d'examen » depuis 14 mois.

Le Japon de 2026 est une démocratie fatiguée, vieillissante, qui exporte des automobiles et des composants électroniques de niche. Il n'est plus dominant — mais il est stable et prospère. Comme l'Autriche de TerraOne après 1955 : un empire qui a fait le deuil de son impérialisme, et qui s'est mis à vendre des chocolats et des systèmes audio de qualité.

XI. Pas de Shoah, un Moyen-Orient différent

Six millions de Juifs européens ne sont pas assassinés. Dix millions de Slaves. Soixante-dix mille Roms. Treblinka, Auschwitz, Sobibor, Belzec, Majdanek, Chelmno : six camps qui n'existent pas. Six noms que personne n'apprend à l'école.

Le Yiddish reste une langue vivante. Varsovie reste une métropole juive à 35% de sa population — une ville bilingue et biculturelle unique au monde. Vienne, Budapest, Prague, Berlin, Odessa : des villes de traditions millénaires qui continuent.

Le sionisme politique reste marginal. Sans la Shoah, sans les millions de rescapés cherchant une terre d'accueil, la pression démographique sur la Palestine ne s'emballe pas. La Palestine devient indépendante vers 1952 comme État bi-national confédéral arabo-juif, sous tutelle britannique décroissante. Pas de Nakba. Pas de Guerre des Six Jours. Pas de mur de béton.

Mais pas de paix suisse non plus. La Palestine bi-nationale est un pays nerveux — un Liban-modèle plutôt qu'une Suisse-modèle. Tendu, parfois sanglant à petite échelle, avec des poussées de violence communautaires tous les dix ou quinze ans, rapidement contenues. En 2026, elle fête ses 74 ans d'indépendance. Personne n'est mort par millions pour un drapeau.

Sans la dépendance pétrolière européenne (merci le nucléaire civil et l'électrique), les monarchies du Golfe n'ont pas l'influence planétaire de TerraOne. Pas de pétrodollars à hauteur de centaines de milliards. Pas de financement wahhabite mondial à grande échelle. L'Arabie saoudite de 2026 est un royaume conservateur et riche, mais régional — pas une puissance financière globale.

XII. L'extrême droite sans le pare-feu mémoriel

Sur TerraBella, l'extrême droite européenne ne se construit pas contre un souvenir. Pas de Shoah. Pas de procès de Nuremberg. Pas de « plus jamais ça ». Pas de photos de fosses communes. Pas de témoignages de survivants. Pas de musées de la mémoire. Pas de Nuit et Brouillard dans les lycées. Pas d'Anne Frank. Pas de Primo Levi.

Le mot « fasciste » désigne un régime politique italien conservateur qui a duré 25 ans et s'est assoupli avant de mourir de sa belle mort en 1947. Le mot « nazi » désigne un petit parti allemand qui n'a jamais dépassé 18% et dont le fondateur est mort dans l'oubli à Linz en 1956. Ces mots figurent dans les livres d'histoire, entre bonapartisme et phalangisme — comme des courants politiques parmi d'autres dans le répertoire européen du XXe siècle.

Le paysage politique européen de 2026 s'en trouve structurellement différent :

Observations factuelles.

En Italie, le Movimento Sociale Tradizione remporte les élections de 2018 avec 32% des voix. Il gouverne en coalition avec la Démocratie chrétienne. Son programme économique est keynésien (protectionnisme, relance industrielle, nationalisations). Son programme migratoire est strict. Il recueille ses meilleurs scores dans le Nord industriel.

En France, le Rassemblement Souverainiste-Identitaire est le deuxième parti depuis 2010. Il bloque la majorité gouvernementale sur plusieurs textes migratoires. Ses électeurs se recrutent majoritairement dans les zones péri-urbaines et rurales en déclin démographique.

En Allemagne, le Deutsche Volkspartei siège au Bundestag à 22% et participe à des coalitions régionales en Saxe et Thuringe. Son leader, Karl-Heinz Dressler, 51 ans, professeur de droit constitutionnel à Leipzig, déclare dans une interview au Spiegel en 2024 : « Nous ne sommes pas les héritiers d'une catastrophe. Nous sommes les héritiers d'une tradition qui n'a jamais eu à se réaliser pleinement. »

En Autriche, Hongrie et Pologne, des partis nationalistes-conservateurs ont gouverné ou co-gouverné à plusieurs reprises depuis 2005. Leurs programmes tournent autour de la souveraineté nationale, du protectionnisme économique, de la limitation de l'immigration non-européenne, et d'une défense du « modèle civilisationnel européen » contre les normes communautaires perçues comme contraignantes.

Ces partis ne sont pas des régimes génocidaires. Ce sont des partis nationalistes, protectionnistes, souvent xénophobes, parfois autoritaires dans leurs pratiques. Ils ont absorbé une partie de la droite classique et recueillent le vote de ceux qui se sentent laissés de côté par l'intégration européenne.

Leur tolérance sociale varie selon les pays. Certains sont clairement anti-immigration mais respectent les minorités déjà installées. D'autres ont des rhétoriques plus dures sur les communautés juives, qui restent numériquement importantes dans plusieurs capitales (Vienne compte 180 000 Juifs en 2026, Varsovie 430 000). Les agressions antisémites existent, recensées statistiquement, en légère hausse depuis dix ans. Elles ne font pas l'objet d'une mobilisation civique comparable à celle de TerraOne — simplement parce que la mémoire qui cadre cette mobilisation sur TerraOne, ici, n'existe pas.

Les historiens de TerraBella qui étudient les uchronies inverses (« et si la Seconde Guerre mondiale avait eu lieu ? ») décrivent souvent ce qu'ils appellent le pare-feu mémoriel — l'hypothèse selon laquelle, dans un monde qui aurait connu une catastrophe génocidaire industrielle, le rejet des idéologies qui y ont mené serait ancré dans la culture politique par les images, les témoignages, les lieux. Sur TerraBella, ce pare-feu n'existe pas, simplement parce que l'événement qui l'aurait justifié n'a pas eu lieu.

Karl-Heinz Dressler donne des cours de droit constitutionnel à 200 étudiants par an à Leipzig. Dans ses cours, il analyse les équilibres des pouvoirs, les mécanismes de contrôle, les garanties de l'État de droit. Il est considéré comme un professeur rigoureux et respecté. Certains de ses confrères le critiquent publiquement. D'autres siègent à ses côtés en commission parlementaire.

C'est un monde politique. Pas un cauchemar. Pas un paradis. Un monde qui fonctionne avec des référentiels différents des nôtres — parce que son histoire a été différente.

Chacun en fait la lecture qu'il veut.

XIII. Ce que TerraBella n'aurait peut-être pas eu

L'honnêteté uchronique exige de compter aussi les pertes.

Inventaire partiel des pertes de TerraBella.

Les antibiotiques de masse. La pénicilline existe depuis Fleming (1928), mais sa production industrielle a été dopée par le besoin urgent de traiter les soldats blessés. Sans guerre européenne, elle arrive en pharmacie civile 7 à 12 ans plus tard. Combien de morts d'infections bactériennes entre 1945 et 1957 sur TerraBella ?

Les États-providence accélérés. Le NHS britannique et la Sécurité sociale française sont nés du traumatisme collectif de la guerre. Sans ce choc, les réformes arrivent 15 à 20 ans plus tard, portées par des mouvements sociaux au lieu d'un consensus de guerre.

L'antiracisme institutionnel américain. Les lois civiques de 1964-1965 ont été rendues politiquement possibles par la contradiction entre combattre Hitler et maintenir la ségrégation. Sans guerre, sans la Double V Campaign, Jim Crow survit probablement jusqu'aux années 80.

L'émancipation ouvrière des femmes. Rosie the Riveter n'existe pas. L'émancipation arrive — elle était en marche depuis les suffragettes — mais pas accélérée par le besoin industriel de main-d'œuvre féminine en 1942-1945.

La décolonisation rapide. Plus pacifique, oui. Mais aussi plus lente. L'Algérie indépendante en 1980 au lieu de 1962, c'est 18 ans de colonat supplémentaire.

La dépénalisation de l'homosexualité au Royaume-Uni arrive en 1987, vingt ans après TerraOne. Le martyre d'Alan Turing a contribué à une prise de conscience qui a été lente sur TerraOne — mais réelle. Il est mort pour quelque chose qui a fini par changer.

L'ordinateur personnel. Sans la compression militaire du transistor (radars, guidage), la miniaturisation prend dix ans de plus. Le premier PC grand public sort en 1988 sur TerraBella au lieu de 1977.

La vaccination de masse infantile. Le programme mondial de l'OMS s'est structuré en partie sur les infrastructures logistiques héritées des grandes opérations militaires. Sans cela, la variole n'est éradiquée qu'en 1994 au lieu de 1977. Quinze ans de retard sur un seul virus, c'est quelques centaines de milliers de vies.

Épilogue — TerraBella en 2026 : l'instantané du monde

Si tu te réveillais demain matin en TerraBella.

Journal télévisé du 17 avril 2026 — 20h00, chaîne Europa 1.

Le Deutsche Volkspartei obtient 27% aux élections régionales de Saxe. Le commentateur parle d'une « forte progression ». Le porte-parole du parti parle de « la voix du peuple ». Les analystes évoquent les facteurs économiques régionaux.

La rotation d'équipage pour Magellan-Mars décolle dans 72 heures depuis Kourou. Six scientifiques, dont deux Polonais, une Irlandaise et un Tunisien — et un astronaute américain, le premier depuis l'accord de coopération de 2018. Astrid Bergström-Durand, 3 ans, née sur Mars, sera là pour les accueillir. Elle a demandé s'il allait lui ramener des frites. Il a dit qu'il allait essayer.

Attentat à Jérusalem bi-nationale. Deux morts, dix-sept blessés. Revendiqué par un groupe nationaliste arabe. Le Premier ministre condamne. Le Président du Conseil Juif condamne. La communauté internationale condamne. Personne n'a envahi personne.

Le groupe électronique Hanwoo (Séoul, Corée unifiée) dépasse pour la première fois en bourse la valeur d'Olivetti-Ducati. Les marchés européens digèrent la nouvelle.

François.ia 4.2 sort. 34 langues. Les réponses se terminent toujours par une suggestion de restaurant. Ce soir, un bouchon lyonnais rue Mercière. C'est un feature.

La Russie fédérale demande un nouveau round de négociations pour son adhésion à la CE. La Commission dit que l'État de droit n'est toujours pas respecté. Le président russe parle de « l'âme slave ». Le président de la Commission répond que ce n'est pas l'âme slave le sujet, c'est le code civil.

Rubrique animaux : on fête le centenaire posthume d'Anne la hermine, morte en 1968, premier mammifère à avoir tenu trois semaines en orbite terrestre — Iskra la soviétique, cinq mois plus tôt, avait dû redescendre au bout de 27 heures. Sa petite-petite-fille, Morgane, vit au zoo de Brest et refuse obstinément d'entrer dans la capsule de simulation que les ingénieurs ont installée pour les 60 ans du programme biologique spatial. Les ingénieurs trouvent ça drôle. Morgane trouve ça moins drôle.

Tu es citoyen de la Communauté européenne, 490 millions d'habitants. Berlin, capitale scientifique. Paris, capitale technologique. Milan, capitale de l'électronique. Toulouse, capitale de l'aérospatial. New York est une grande ville. Pas la ville.

Ta voiture est électrique. Ta puce est italienne. Ton moteur de recherche est breton. Ton IA te parle en français et te suggère un bouchon lyonnais.

Et tu n'as jamais vu la vidéo en noir et blanc d'un bulldozer poussant des corps dans une fosse à Bergen-Belsen.

C'est peut-être le fait le plus massif de TerraBella. 70 millions de vies qui n'ont pas été prises. La lumière dans les yeux de six millions de Juifs qui ont vieilli, aimé, eu des enfants, enterré leurs parents normalement.

Et un paysage politique où certains mots n'ont pas la charge qu'ils ont chez nous. Où certains partis existent sans repoussoir historique. Où certains débats n'ont pas les mêmes garde-fous.

TerraBella est un monde qui a évité une catastrophe, et qui, par construction, n'a pas les outils mémoriels que cette catastrophe aurait produits. Ces deux faits sont indissociables. L'un n'existe pas sans l'autre.

Ce que tu en conclus t'appartient.

Uchronie n'est pas science. TerraBella est une spéculation — la psychohistoire d'Asimov reste un roman. Mais regarder TerraOne à travers le prisme du « et si » permet de mesurer, de différencier, de distinguer ce qui tient à la contingence historique et ce qui tient aux structures profondes des sociétés humaines.

Allez, retourne à ton fil. Moi je retourne à mes machines virtuelles — qui, en TerraBella, tourneraient sur des puces Olivetti-Ducati.

#Littérature #SF
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