Montréal, 31 août. L'ambiance du Plateau-Mont-Royal est fidèle à sa réputation : des rues animées, des façades colorées, une douce effervescence de fin d'été. En franchissant le seuil de la boutique Aux 33 Tours, sur l'avenue du Mont-Royal, mon plan était d'une simplicité biblique : fouiller les bacs, dégoter quelques pépites locales et repartir la valise lestée de bons vieux pressages nord-américains. Vous avez peut-être déjà lu la chute dans le carnet de voyage : au bout de quelques minutes de feuilletage compulsif, je me suis retrouvé fort dépourvu, et la bise n'y était pour rien.
Qu'il s'agisse de sorties récentes ou de grands albums pop, de Taylor Swift à Beyoncé en passant par Justin Timberlake, un détail étrange revenait en boucle sur les étiquettes : « Made in Czech Republic », « Pressed in Germany », « Made in Poland ». En plein continent américain, la quasi-totalité des disques neufs que je tenais entre les mains venait d'Europe, et les pressages américains que je visais restaient désespérément introuvables. Boutique calibrée pour le quartier et ses expatriés français ? Illusion d'optique ? Ni l'un ni l'autre. Je venais de me cogner à la grande anomalie géopolitique de l'industrie musicale moderne, et en rentrant, j'ai tiré le fil. Il était plus long que prévu.
L'illusion du « Made in USA »
On pourrait croire que l'Amérique du Nord, premier marché mondial du vinyle, fabrique ce qu'elle consomme. C'est très largement faux, et la raison tient en une décision industrielle prise il y a trente ans.
À l'âge d'or du CD, dans les années 1990 et 2000, les majors américaines ont méthodiquement démantelé leurs usines de pressage. Les presses sont parties à la casse ou ont été bradées, le savoir-faire s'est éteint avec les derniers techniciens, et quand le vinyle a opéré son retour fracassant une décennie plus tard, l'infrastructure nord-américaine était un champ de ruines. Or construire une usine de pressage moderne demande des capitaux énormes, des machines que presque plus personne ne fabriquait, et un métier qui ne s'apprend pas dans un PDF.
Pendant ce temps, de l'autre côté de l'Atlantique, quelqu'un n'avait jamais éteint les machines.
Le village tchèque qui presse la pop mondiale
Si vos albums préférés viennent de République tchèque, ce n'est pas un hasard. À Loděnice, un village près de Prague, tourne depuis 1951 l'usine GZ Media, pour Gramofonové závody, littéralement « les usines de gramophone ». Née sous l'ère soviétique, elle a failli mourir deux fois : à la chute du bloc de l'Est, puis face au raz-de-marée du CD, quand sa production est tombée à quelque 700 000 disques par an, une misère. Mais au lieu de fermer, GZ a fait le pari inverse de tout le monde : garder ses chaînes en état de marche et racheter pour une bouchée de pain les presses dont les Occidentaux se débarrassaient.
Trente ans plus tard, la revanche est totale : GZ Media est devenu le plus grand fabricant de vinyles de la planète. Un disque sur quatre vendu dans le monde sort de chez eux. Quand Universal, Sony ou Warner préparent la sortie mondiale d'un blockbuster, les masters partent vers Loděnice ou chez les autres géants européens, Optimal en Allemagne, MPO en France, Takt en Pologne, et les galettes reviennent par conteneurs entiers vers New York, Los Angeles et Montréal. Voilà pour l'explication de mes étiquettes.
Mais en creusant, j'ai découvert que l'histoire avait un deuxième étage, et il est encore meilleur.
Le twist : l'Amérique represse... sous pavillon tchèque
Car l'Amérique du Nord s'est bel et bien remise à presser du vinyle. Des usines ont rouvert, des capacités se sont reconstruites. Seulement voilà : une bonne partie de cette renaissance appartient... aux Tchèques. En 2016 et 2017, GZ Media a pris 60 % de Memphis Record Pressing dans le Tennessee et créé, en coentreprise avec le distributeur canadien Isotope, l'usine Precision Record Pressing à Burlington, en Ontario, aujourd'hui l'une des plus grosses d'Amérique du Nord. En 2022, rebelote : GZ ouvre en propre Nashville Record Pressing, avec l'ambition de sortir 85 000 disques par jour.
Relisez bien : la plus grosse usine de pressage du Canada est une usine tchèque, installée à six heures de route de la boutique où je bredouillais. Même quand l'étiquette dira un jour « Made in Canada », il y a une chance sérieuse que ce soit la Tchéquie qui ait appuyé sur le bouton. Les gigantesques tirages mondiaux des majors, eux, restent centralisés à Loděnice où les économies d'échelle sont imbattables, pendant que les usines nord-américaines absorbent les labels indépendants et les tirages moyens. D'où mes bacs du Plateau remplis d'Europe : pour un album de Taylor Swift pressé par millions, l'Atlantique n'est qu'une ligne sur un devis de fret.
Et les taxes du président couleur Cheetos, dans tout ça ?
C'est la question que je me posais en rentrant : avec la guerre commerciale tous azimuts de 2025, ces montagnes de vinyles européens importés n'allaient-elles pas se prendre le mur tarifaire ? Le marché américain du vinyle est-il en train de mourir ? La réponse est un bijou d'ironie industrielle.
Premier fait, contre-intuitif : les disques finis qui entrent aux États-Unis sont exemptés de droits de douane. Un vinyle est juridiquement du « matériel informationnel », un bien culturel protégé par une loi américaine qui interdit de le taxer, même en période d'urgence commerciale, et cette exemption a survécu à toutes les salves de 2025, y compris à la suppression de la franchise des petits colis fin août. Le conteneur de Loděnice passe la douane sans payer un centime de tarif.
Deuxième fait, et c'est là que le tir ami devient magistral : les matières premières nécessaires pour presser un disque SUR le sol américain, le PVC, le nickel des galvanos, l'acier, le carton des pochettes, elles, sont frappées de plein fouet par les tarifs. Cerise sur le sillon : une bonne partie de ce PVC vient... du Canada, précisément visé par la guerre commerciale. Les coûts des usines américaines ont grimpé à deux chiffres, pendant que le produit fini importé entre gratuitement. Ajoutez que plus aucune laque de gravure n'est fabriquée aux États-Unis depuis l'incendie de l'usine Apollo Masters en 2020, et qu'il n'existe plus une seule machine de gravure directe sur métal en activité dans le pays : même la toute première étape de fabrication dépend de l'étranger.
Résumons l'absurdité : des tarifs censés rapatrier l'industrie taxent les ingrédients des usines américaines et laissent entrer librement leurs concurrents européens. Dans le milieu, certains estiment que si rien ne change d'ici un an, le pressage américain pourrait revenir à la case départ, et on redoute que les usines US fragilisées finissent rachetées par des groupes européens. Spoiler : GZ n'a pas attendu les tarifs pour commencer. En attendant, sur le terrain, c'est le bazar : des labels qui suspendent leurs envois depuis l'Europe, des factures de douane surprises sur des colis pourtant théoriquement exemptés, des courtiers qui classent les cartons au petit bonheur, et au bout de la chaîne, des prix en hausse pour l'acheteur. Alors non, le vinyle américain ne meurt pas, la demande est toujours là. Mais le président couleur Cheetos n'avait pas besoin de taxer les disques pour faire mal au portefeuille des hipsters : il a taxé leurs ingrédients, ce qui est nettement plus vicieux.
Et le Canada, île heureuse ?
Reste ma dernière interrogation de voyageur : le marché canadien est-il indépendant de son voisin, et comment se fait-il qu'il semble plus simple d'y faire venir un disque d'Europe que des États-Unis juste à côté ?
Côté production, le Canada est moins démuni qu'on le croit : Precision Record Pressing à Burlington est un poids lourd continental, et quelques indépendants pressent localement, du côté de Toronto comme de Québec. Mais côté flux, tout s'explique par la géographie des traités : le Canada et l'Union européenne sont liés par l'accord de libre-échange CETA, qui a éliminé les droits de douane sur la quasi-totalité des biens industriels. Une palette de vinyles part de Loděnice, traverse l'Atlantique en conteneur pour trois fois rien, et entre au Canada sans friction, pendant que la frontière sud, elle, est devenue en 2025-2026 le théâtre d'une guerre commerciale où chaque camion charrie de la paperasse et de l'incertitude. Oui, en 2026, il peut très concrètement être plus simple et plus prévisible pour un distributeur montréalais de commander à Prague qu'à Nashville. L'Atlantique est devenu plus court que la frontière.
Le grand voyage de la galette noire
Je suis reparti de l'avenue du Mont-Royal sans les pressages locaux que j'espérais, mais avec une certitude : le vinyle est l'objet le plus délicieusement mondialisé de nos étagères. Acheter un disque de pop américaine à Montréal en 2026, c'est acheter une musique pensée à Los Angeles, gravée dans un village tchèque qui a survécu au CD par pur entêtement, transportée par conteneur à travers l'Atlantique parce que les traités le veulent bien, et vendue dans une boutique du Plateau à un Français qui espérait de l'Amérique. Je voulais un souvenir Made in USA, je rentre avec une leçon de géopolitique. C'est moins encombrant dans la valise, et ça tourne aussi à 33 tours dans la tête.
Sources :
- Histoire de GZ Media (1951, creux à 700 000 disques/an, rachat des presses) :
https://www.cbc.ca/1.3673610 - GZ aujourd'hui, un disque sur quatre dans le monde, usines nord-américaines :
https://www.gzmedia.com/hello-world/ - Expansion nord-américaine 2016-2017 (Memphis 60 %, Burlington) :
https://www.gzmedia.com/about-us/ - Precision Record Pressing, Burlington (une des plus grosses d'Amérique du Nord) :
https://www.precisionpressing.com/about - Disques finis exemptés de droits de douane (matériel informationnel) :
https://vinylalliance.substack.com/p/how-us-tariff-changes-impact-vinyl - Le tir ami des tarifs sur les intrants des usines américaines :
https://www.hypebot.com/hypebot/2025/06/how-tariffs-on-vinyl-are-undercutting-the-american-vinyl-revival.html - Laques Apollo Masters, absence de DMM aux États-Unis, avertissement des 12 mois :
https://music3point0.com/2025/06/25/watch-out-vinyl-tariffs-are-coming-for-you/ - Chaos pratique côté importateurs (envois suspendus, factures surprises) :
https://blastbeatsvinyl.com/blogs/news/how-do-tariffs-impact-vinyl-prices - Le PVC des usines américaines vient notamment du Canada :
https://www.vinylmeplease.com/fr/blogs/nouvelles-industrielles/trump-s-tariffs-and-their-impact-on-the-u-s-music-industry-a-comprehensive-analysis