J'ai d'abord accusé mes AirPods
Le nouveau Muse, je l'ai récupéré comme un sauvage : en MP3, au meilleur débit que j'ai pu trouver, posé sur mon serveur Navidrome, lecture au casque. Rien de très audiophile, mais largement assez pour entendre si un album est bien mixé. Et dès la première piste, quelque chose clochait.
Le son était sale. Pas « sale » au sens guitares saturées, ça c'est le cahier des charges du groupe. Sale au sens étriqué : tout tassé au centre, une stéréo large comme un couloir de HLM, et des basses qui semblaient avoir oublié de venir à la session. Mon premier réflexe a été de suspecter le matériel. J'ai relancé la lecture, changé d'écouteur, vérifié que je n'avais pas un oreillette en mode mono. Rien. Le problème n'était pas dans mes oreilles, il était dans le fichier.
C'est là que l'hypothèse du parti pris artistique a commencé à germer. Un album qui s'appelle The Wow! Signal, qui parle d'une transmission venue de l'espace, et qui démarre avec un son de poste de radio mal réglé : la coïncidence paraissait trop belle. J'ai donc continué à écouter en me disant que le groupe allait, à un moment, « ouvrir la fenêtre ». Spoiler : il l'a fait. Mais pas forcément pour la raison que je croyais.
D'où je parle
Avant de taper sur un disque, autant préciser d'où je tape. Muse, je les ai découverts avec Hysteria, en plein dans leur période pop métal, celle où une ligne de basse pouvait porter un morceau entier à bout de bras. Depuis, j'ai suivi toutes les bifurcations : les albums rock, les albums plus pop, et même le détour années 80 de Simulation Theory, que beaucoup ont détesté et que j'ai poncé jusqu'à la trame.
J'ai toute leur discographie en vinyle. Quelques albums en master audio aussi, principalement achetés sur Qobuz, pour les soirs où je veux entendre ce que l'ingénieur du son a vraiment fait. Et à l'époque où la place sur un iPod se négociait au mégaoctet près, Muse faisait partie des très rares groupes à avoir plusieurs albums embarqués en permanence. C'est à peu près la plus haute distinction que je pouvais décerner.
La seule chose qui me manque, c'est le concert. Je n'ai jamais réussi à les voir. Jamais les places à temps. Cette année encore, Montpellier : ouverture de la billetterie à 9h, file d'attente à 9h01, et à la sortie de la file, plus rien. Si quelqu'un à la Fnac lit ceci, sachez que votre file d'attente virtuelle est un chef-d'œuvre de cruauté.
Pour cet album, j'ai fait un choix : aucune critique, aucun avis avant l'écoute. Je voulais me faire le mien. Ce qui suit est donc une réaction brute, écrite par quelqu'un qui aime ce groupe et qui aurait vraiment, vraiment voulu aimer ce disque du début à la fin.
Une écoute en trois temps
Premier constat, rassurant : dès The Dark Forest, on comprend que le groupe est revenu chercher son côté métal. Les riffs sont là, l'intention est là, et c'est le versant de Muse que je préfère. Sur le papier, j'aurais dû être aux anges.
Sauf que le son, lui, ne suit pas. Les trois premières pistes sonnent comme écoutées à travers une porte. Le spectre est recentré, la stéréo quasi absente, les graves en retrait. Nightshift Superstar, avec son côté disco de science-fiction, est celle où ça m'a le plus gêné : un morceau fait pour la piste de danse, sans le bas du spectre qui donne envie de danser.
| Piste | Titre | Ce que j'entends |
|---|---|---|
| 1 | The Dark Forest | Retour au métal, mais son étouffé et centré |
| 2 | Nightshift Superstar | Disco spatial sans graves, le pire moment pour moi |
| 3 | Shimmering Scars | Toujours étriqué, la basse pointe timidement |
| 4 | Cryogen | La stéréo commence à s'écarter |
| 5 | Be With You | Première vraie respiration, la basse revient plus souvent |
| 6 | Hexagons | Déblocage : on retrouve un vrai Muse |
| 7 | The Sickness In You & I | Plein potentiel, le disque sonne enfin |
| 8 à 10 | Unravelling, Hush, Space Debris | Le niveau se maintient jusqu'au bout |
Je me suis arrêté à la cinquième. Pas par dépit, plutôt par saturation : c'est à Be With You que j'ai senti l'évolution prendre de l'ampleur, la stéréo revenir, la basse se montrer un peu plus, et j'avais besoin de digérer. Deux ou trois jours plus tard, j'ai repris à la sixième. Hexagons débloque pas mal de choses. Et la septième, The Sickness In You & I, arrive enfin à son plein potentiel : large, lourde, propre là où il faut et sale là où c'est voulu.
À partir de là, l'album tient sa ligne jusqu'à Space Debris. Le problème, c'est que pour un disque de dix pistes, en perdre cinq à cause du son, ça fait cher la moitié.
Parti pris artistique ou accident de casting ?
Une fois l'album terminé, j'ai enfin été voir ce qu'on en disait. Et la réponse courte, c'est que personne chez Muse n'a jamais revendiqué une montée en fidélité progressive. Aucune interview, aucun communiqué ne parle d'un son « qui se clarifie à mesure qu'on capte le signal ». L'histoire était belle, elle n'est pas documentée.
En revanche, les crédits racontent autre chose. L'album est produit par le groupe avec Dan Lancaster, leur claviériste de tournée, et Aleks von Korff. Mais trois pistes ont un co-producteur supplémentaire : BloodPop, l'homme derrière une bonne partie de la pop de Lady Gaga, sur Nightshift Superstar, Shimmering Scars et The Sickness In You & I.
| Pistes | Production | Esthétique |
|---|---|---|
| 2, 3 | Lancaster + BloodPop | Pop électro compressée, centrée, peu de graves |
| 4, 5, 6 | Lancaster (+ von Korff) | Rock de stade, stéréo large, singles « classiques » |
| 7 | Lancaster + BloodPop | Hard rock assez lourd pour masquer le traitement pop |
| 8 à 10 | Lancaster | Même registre que 4 à 6 |
Mettez cette grille à côté de mon tableau d'écoute et la « progression » disparaît. Ce n'est pas une rampe, c'est une marche d'escalier, et elle tombe exactement à la frontière entre les pistes BloodPop et les pistes Lancaster. Le son que je trouvais sale, c'est simplement la grammaire de la pop actuelle : mix mono-compatible, voix collée au micro, dynamique écrasée. Appliquée à un groupe de rock, ça donne un couloir.
Le mastering n'arrange rien. Une des critiques recensées sur Metacritic trouve la production et le mastering tellement criards et compressés qu'on s'étonne qu'Andrew Watt ne soit pas au générique. Sur un master écrasé, l'écart entre une piste étroite et une piste large est encore plus audible, parce que la piste large est la seule qui ait encore quelque chose à montrer.
Bellamy, lui, a surtout expliqué qu'il avait lâché les rênes après plusieurs albums autoproduits, et que Lancaster les avait poussés vers un son plus moderne. Lancaster a aussi ouvert la porte à des sessions d'écriture façon pop, avec plusieurs auteurs extérieurs sur Hush. Le résultat est cohérent avec ce que j'entends : un disque fait par plusieurs mains, avec des pistes qui n'ont pas été pensées dans la même pièce, et un séquençage qui a mis les deux pistes les plus étroites en ouverture.
Le seul endroit où le concept touche vraiment la production est à l'autre bout du disque : d'après Bellamy sur KROQ, Space Debris s'ouvre sur le vrai signal Wow! de 1977. Si le groupe avait voulu raconter une transmission qui se clarifie, c'est en piste 1 qu'on l'aurait mis.
Le vinyle change la donne, un peu
Quelques jours plus tard, j'ai fini par déballer la version vinyle. Et là, surprise modérée : le côté sale dérange moins. Pas parce que le pressage corrige quoi que ce soit, mais parce que le vinyle a de toute façon son propre grain analogique, son bruit de fond, sa rondeur un peu floue. Le mix étriqué des premières pistes se fond dans ce voile au lieu de s'y détacher. Sur un fichier numérique propre, l'étroitesse saute aux oreilles ; sur la galette, elle passe pour du caractère.
Le découpage physique du disque enfonce le clou. La face A s'arrête à Be With You, la face B démarre avec Hexagons. Autrement dit, la frontière que j'avais trouvée à l'oreille sur Navidrome tombe pile sur le moment où il faut se lever pour retourner le disque. Sur le vinyle, pour moi, l'album commence face B. Je pose le disque directement du bon côté, et j'ai un très bon EP de Muse de cinq titres.
C'est un constat un peu triste pour un disque que j'attendais, mais c'est aussi un rappel utile : le support change la perception. Le même master, selon qu'il passe par un fichier compressé dans des écouteurs ou par une cellule sur des enceintes, ne raconte pas tout à fait la même histoire. Celle du vinyle est plus indulgente. Elle ne répare pas le séquençage.
Verdict
J'aime cet album. Je tiens à le dire clairement, parce que tout ce qui précède pourrait laisser croire le contraire. Le retour au métal est sincère, les riffs sont là, Bellamy chante comme quelqu'un qui a des choses à évacuer, et la seconde moitié est du Muse comme je n'en avais pas entendu depuis longtemps.
Mais c'est un album de dix pistes qui, pour moi, en compte cinq. Pas parce que les cinq premières sont mauvaises : Cryogen et Be With You sont de bons morceaux, et même The Dark Forest mériterait mieux. Parce que la façon dont elles sonnent m'empêche de les écouter. Un son que je trouve sale non par choix mais par mélange de mains, et un séquençage qui a mis les deux pistes les plus étroites en vitrine.
Si vous découvrez le disque, voici mon conseil de fan contrarié : commencez par Hexagons. Allez jusqu'à Space Debris. Puis revenez au début, en sachant à quoi vous attendre. Et si vous avez le vinyle, posez-le directement face B. Vous aurez le meilleur Muse de ces vingt dernières années, et vous pourrez décider plus tard si la face A vaut le détour.
Quant à moi, je retourne tenter ma chance à 9h00 pile sur la prochaine billetterie. On ne sait jamais.