Le 1er avril 2026 à 18h24 heure de Floride — soit minuit et vingt-quatre minutes, heure de Paris — la fusée SLS a arraché la capsule Orion du sol de Cape Canaveral pour envoyer quatre êtres humains vers la Lune. Pas d'alunissage cette fois, juste un survol. Mais quand même : la première mission habitée au-delà de l'orbite terrestre basse depuis Apollo 17, en décembre 1972. Cinquante-trois ans que des mains humaines n'avaient pas photographié la Terre depuis l'espace profond.

Et petite fierté européenne au passage : si le lanceur SLS américain a fait le plus dur du boulot — arracher 2 600 tonnes du sol, Mach 25, 8,8 millions de livres de poussée, la totale — tout ça n'aura duré que dix minutes avant que ses étages retombent dans l'océan. Le reste du voyage, les 685 000 kilomètres aller-retour vers la Lune pendant dix jours, c'est le module de service européen (ESM) qui s'en charge. Construit par Airbus Defence and Space pour le compte de l'ESA, dérivé de l'ATV français, il fournit la propulsion, l'électricité, l'eau, l'oxygène et le contrôle thermique. Bref, les Américains ont fait le plus dur, mais les Européens font le plus long — et c'est de l'ingénierie d'ici qui maintient les quatre astronautes en vie.

Moi, j'ai raté le direct. Minuit vingt-quatre dans la nuit du mercredi au jeudi, j'avais pas programmé le réveil. Mais le lendemain à la pause déjeuner, j'ai rattrapé le replay en entier, scotché à l'écran comme un gosse devant un lancement de navette. Et le 3 avril, alors qu'Orion filait à plus de 100 000 kilomètres de la Terre, la NASA a publié les deux premières images prises par l'équipage. Le commandant Reid Wiseman, à travers le hublot de la capsule, a photographié notre planète — le disque complet, l'Afrique en plein cadre, la péninsule ibérique qui scintille au terminateur, deux aurores visibles de chaque côté du globe, et une lueur de lumière zodiacale là où la Terre éclipse le Soleil. Wiseman a tiré le premier, mais gardez un œil sur Christina Koch — 328 jours passés sur l'ISS (record féminin de durée continue), photographe passionnée qui repérait des spots de surf depuis l'orbite et réalisait des star trails inspirées de la légende Don Pettit. Si quelqu'un dans cet équipage est capable de nous rapporter le cliché iconique de cette mission, c'est elle.
Des images à couper le souffle. Prises avec un appareil photo sorti en 2016.

Et c'est là que ça devient intéressant pour nous, les amoureux du matos.
De Hasselblad à Nikon : 60 ans de photo spatiale
Pour mesurer ce que représente le choix de matériel d'Artemis II, il faut remonter un peu le fil.
Tout commence en 1962, quand l'astronaute Wally Schirra, photographe amateur et propriétaire d'un Hasselblad 500C, suggère à la NASA d'utiliser son propre appareil pour documenter les missions Mercury. La NASA achète quelques 500C, les allège (retrait du cuir, du miroir reflex, du viseur), et les embarque. Les résultats sont tellement bons que le Hasselblad moyen format devient l'appareil officiel du programme spatial américain pour les deux décennies suivantes.
Les missions Gemini emportent des Hasselblad SWC. Apollo 8, la première mission à orbiter la Lune en 1968, inaugure le Hasselblad 500EL motorisé — c'est avec lui que William Anders capture le célèbre Earthrise, la Terre se levant au-dessus de l'horizon lunaire, armé d'un objectif Zeiss Sonnar 250mm. Apollo 11 embarque trois Hasselblad 500EL, dont la légendaire Data Camera avec son objectif Zeiss Biogon 60mm f/5.6 et sa plaque Réseau gravée de croix de calibration, fixée sur le torse de Neil Armstrong. Au total, douze boîtiers Hasselblad ont été abandonnés sur la Lune au fil des missions Apollo pour gagner du poids au retour — ils y sont toujours.

Mais Nikon n'était pas loin. Dès Apollo 15, des Nikon F en 35mm complètent le dispositif Hasselblad. Le partenariat se renforce avec le programme navette : un Nikon F4 modifié rejoint la mission Shuttle Discovery en 1991, devenant l'un des premiers reflex à capacité numérique en orbite. Depuis, Nikon a fourni toute la chaîne : D2, D3, D3S, D4, D5 — les astronautes de l'ISS sont cernés de boîtiers Nikon et de téléobjectifs Nikkor, et plus de 700 000 photos ont été prises avec du matériel Nikon depuis l'espace.
Et c'est avec un descendant direct de cette lignée que les photos d'Artemis II ont été prises.
Le choix qui fait grincer les dents : deux Nikon D5
Quand tu envoies des humains à 400 000 km de la Terre pour la première fois en un demi-siècle, tu ne leur files pas le dernier boîtier à la mode. Tu leur files celui qui a fait ses preuves.
Le document officiel de l'Orion Imagery Working Group (OIWG) de la NASA, publié en décembre 2023, est sans ambiguïté : l'appareil principal d'Artemis II, c'est le Nikon D5. Deux boîtiers embarqués. Un reflex plein format sorti en 2016, 20,8 mégapixels, monture F. Pas de mirrorless, pas de capteur empilé dernière génération.

Pourquoi ? Trois raisons, et elles sont toutes excellentes :
La plage dynamique. Dans l'espace, tu passes d'une surface lunaire cramée par le soleil à une ombre noire totale en quelques degrés d'angle. Il te faut un capteur capable d'encaisser ce contraste sans broncher. Le D5 est une bête à ce jeu-là.
La résistance aux radiations. Au-delà de l'orbite basse, tu quittes la protection du champ magnétique terrestre. Les radiations cosmiques bombardent l'électronique en permanence. Le D5 a été testé, retesté et qualifié pour ces conditions. Ce processus de certification prend des années. On ne le refait pas à la légère pour chaque nouveau boîtier.
L'ISO démentiel. Le D5 monte à 3 280 000 ISO en étendu. Théoriquement. En pratique, au-delà de 51 200 ISO, on entre dans le territoire du bruit numérique intensif, et la qualité d'image se dégrade sérieusement. Mais c'est justement là que le D5 brille par rapport à la concurrence : sa marge est tellement large que même à 51 200 — là où beaucoup de boîtiers rendent l'âme — il produit encore des images exploitables. Et ça tombe bien : la première photo de la Terre publiée le 3 avril a été prise exactement à ISO 51 200 (f/4, 1/4 sec, 22mm). On voit du bruit, oui, mais l'image reste spectaculaire. Pour comparaison, le Z9 plafonne à 102 400 ISO en étendu, mais avec un capteur de 45,7 Mpx dont les photosites plus petits génèrent davantage de bruit à sensibilité élevée. Pour de l'espace profond, le vieux capteur 20,8 Mpx du D5 avec ses gros photosites reste imbattable.
Les objectifs : un 14-24 et un 80-400
C'est le détail que j'ai eu le plus de mal à trouver, et qui est pourtant dans le document OIWG de la NASA, noir sur blanc :
- Nikkor AF-S 14-24mm f/2.8G ED — le grand-angle légendaire, pour les prises de vue intérieures de la capsule et les plans larges à travers les hublots.
- Nikkor AF-S 80-400mm f/4.5-5.6G ED VR — le téléobjectif, pour l'observation de la surface lunaire et les portraits de la Terre à distance.
Un objectif par boîtier. Les deux D5 sont utilisés simultanément — ce n'est pas une config « un prime, un spare ». L'idée, c'est de pouvoir passer du grand-angle au télé instantanément, sans avoir à visser et dévisser un objectif en microgravité (un cauchemar logistique quand la moindre poussière flottante peut se poser sur le capteur).
Wiseman a d'ailleurs mentionné « our long lens » en parlant de l'observation optique de la surface lunaire. Les premières photos de la Terre publiées le 3 avril — 20,67 mégapixels, pile la résolution du capteur D5 — ont été prises avec le 14-24mm à 22mm d'après les données EXIF (f/4, 1/4 sec, ISO 51 200). Le grand-angle, pas le télé. À plus de 100 000 km de distance, la Terre tenait déjà entièrement dans le cadre d'un 22mm. Quand on y pense, c'est vertigineux : notre planète entière réduite à un disque lumineux dans le champ d'un ultra grand-angle.
Pourquoi voit-on le côté sombre de la Terre ?
Et c'est là qu'il faut s'arrêter un instant sur un détail de cette photo qui a fait beaucoup parler — y compris chez les amateurs de théories farfelues.
Sur l'image, on distingue clairement des nuages, des masses continentales et du bleu océanique sur la face nocturne de la Terre — le côté plongé dans l'ombre, celui qui est censé être dans le noir complet. Pas de flash embarqué, pas de deuxième soleil, pas de pollution lumineuse visible dans les océans. Et pourtant, ce n'est pas noir. Comment est-ce possible ?
La réponse est venue directement de l'équipage. Jeremy Hansen, le spécialiste de mission canadien, a décrit la scène au contrôle de mission : « We are getting just a beautiful view of the dark side of the Earth right now lit by the moon. » Et Christina Koch a renchéri : « Seeing your home planet both lit up bright as day and also the moon glow on it at night, with the beautiful beam of the sunset. »
C'est donc la Lune qui éclaire la face nocturne de la Terre. Le même principe que quand tu marches dehors par nuit de pleine lune et que tu vois ton ombre sur le sol — sauf qu'ici, c'est à l'échelle planétaire. Le Soleil éclaire la Lune, la Lune réfléchit cette lumière vers la Terre, et cette lumière lunaire — infiniment plus faible que la lumière solaire directe — suffit à illuminer les nuages et les océans du côté nuit.
À l'œil nu, depuis Orion, c'était probablement à peine perceptible — une vague lueur bleutée. Mais le capteur du D5, poussé à 51 200 ISO avec un quart de seconde de pose, a aspiré chaque photon disponible. C'est exactement pour cette capacité en basse lumière extrême que la NASA a choisi ce boîtier vieux de dix ans.

La NASA a aussi confirmé que l'image révèle deux aurores (en haut à droite et en bas à gauche du disque) ainsi que de la lumière zodiacale — cette lueur diffuse causée par la poussière interplanétaire qui réfléchit le soleil — visible comme un halo en bas à droite, là où la Terre éclipse le Soleil.
Donc non, ce n'est pas un montage, pas un fond vert, pas un studio à Hollywood. C'est la combinaison d'un capteur hypersensible, d'une exposition longue, et de la lumière réfléchie par la Lune. Pour ceux qui crieraient au complot : la NASA n'a pas besoin de truquer ses photos — elle envoie de vrais appareils avec de vrais humains dans le vrai espace. Si vous voulez des images douteuses, adressez-vous plutôt aux IA génératives : demandez une banane à Gemini, vous obtiendrez peut-être une nano-banane historiquement inexacte avec un pape asiatique en arrière-plan. Ça, c'est du fake. La physique de la lumière lunaire, elle, fonctionne sans hallucination depuis 4,5 milliards d'années.
Et c'est là que les données EXIF prennent tout leur sens. Chaque photo numérique embarque dans ses métadonnées un journal de bord complet : modèle du boîtier, objectif, focale, ouverture, vitesse d'obturation, ISO, date et heure exactes, balance des blancs, et parfois même les coordonnées GPS. C'est un trésor pour les photographes — et un cauchemar pour quiconque voudrait falsifier une image, puisqu'il faut non seulement truquer le visuel mais aussi toutes les métadonnées techniques qui vont avec. Les EXIF de la première photo Artemis II sont limpides : Nikon D5, Nikkor 14-24mm, 22mm, f/4, 1/4 sec, ISO 51 200.
À l'époque d'Apollo, c'était une autre histoire. Les Hasselblad 500EL n'avaient ni cellule de mesure de lumière, ni exposition automatique. Les réglages — ouverture, vitesse, distance — étaient pré-calculés au sol avant la mission, basés sur des tests extensifs pour chaque scénario d'éclairage. Les astronautes recevaient une liste de réglages recommandés selon la situation : surface lunaire en plein soleil, zone d'ombre, intérieur du module. Aucune donnée n'était enregistrée automatiquement sur la pellicule — juste les croix Réseau de la plaque de calibration, le type de film Kodak utilisé (Ektachrome, Panatomic-X...), et parfois des notes griffonnées dans les logs de mission ou dictées à la radio. Pour reconstituer aujourd'hui les réglages d'une photo Apollo précise, les historiens doivent croiser les Data Users' Notes de la NASA, les rapports techniques et les retranscriptions audio des équipages. Un travail de détective.
On est passé du carnet de notes à l'EXIF automatique. Du « probablement f/5.6 au 1/250e sur Ektachrome 160 » au « 14-24mm, 22mm, f/4, 0.25s, ISO 51200, 03/04/2026 UTC ». Cinquante-trois ans de progrès dans la traçabilité photographique, et une mine d'or pour documenter l'Histoire.
Petit détail savoureux sur les hublots d'Orion : ils ne sont officiellement certifiés que « Cat D » — c'est-à-dire adaptés à de la photo avec des focales inférieures à 100mm, du type « point-and-shoot ». La certification « Cat B » requise pour les longues focales (>400mm) n'a pas été entièrement validée avant le vol. L'équipe comptait justement sur les premières photos des jours 1 et 2 pour évaluer quelles combinaisons caméra/objectif/hublot donneraient les meilleurs résultats pour le survol lunaire.
Du CompactFlash en 2026
Dix cartes CompactFlash de 256 Go sont allouées pour les deux D5. Le D5 existait en deux versions à l'achat — double slot CF ou double slot XQD — et la NASA a logiquement opté pour la version CF, format éprouvé et robuste dont la fiabilité en conditions extrêmes n'est plus à démontrer. La marque des cartes n'a pas été communiquée.
La vidéo des D5 peut être routée via l'encodeur ZCube embarqué d'Orion pour du downlink en vol, mais la NASA recommande de se limiter au 1080p ou 720p à cause des contraintes de bande passante. Le 4K devra attendre l'amerrissage le 10 avril. On nage en plein rétro, et c'est magnifique.
La surprise de dernière minute : le Nikon Z9 prend du galon
Le document OIWG de 2023 ne prévoyait que les deux D5 comme appareils handheld. Mais le manifest a évolué. Reid Wiseman, le commandant, s'est battu pour faire ajouter un Nikon Z9 — et il a visiblement obtenu gain de cause au-delà de ses espérances. Dans sa communication officielle pré-lancement, le Johnson Space Center de la NASA décrit désormais des « handheld Nikon Z9 cameras » (au pluriel) comme les appareils permettant à l'équipage de « capture high-resolution imagery through the windows ». Plus un simple test de radiation dans un coin : le Z9 a un rôle opérationnel à part entière.
Pourtant, les données EXIF de la première photo de la Terre publiée le 3 avril trahissent un Nikon D5 (20,67 Mpx, pile la résolution du capteur D5). Les deux systèmes cohabitent donc à bord, et c'est le vieux D5 qui a eu l'honneur du premier cliché historique — probablement grâce à sa supériorité en haute sensibilité.
Le Z9, c'est surtout la base du futur HULC — le Handheld Universal Lunar Camera — un Z9 modifié avec un circuit redessiné pour la radiation, une poignée EVA adaptée aux gants de scaphandre, un firmware custom et une couverture thermique contre la poussière lunaire et les écarts de température extrêmes (de -200°C à +120°C sur la surface lunaire). C'est cette caméra qui sera utilisée sur Artemis III, quand des humains remarcheront sur la Lune pour la première fois depuis Cernan et Schmitt en 1972. Le tester en conditions réelles dans l'espace profond pendant Artemis II, c'est une étape cruciale de qualification.
Et pour les tests au sol, c'est notre Thomas Pesquet national — 380 000 photos prises lors de ses deux missions ISS, l'un des photographes les plus prolifiques de l'histoire spatiale — qui a mis le HULC à l'épreuve dans les paysages volcaniques de Lanzarote (Espagne) lors du programme PANGAEA de l'ESA. Les astronautes ont testé l'appareil en plein jour et dans l'obscurité de grottes volcaniques pour simuler les conditions extrêmes de la Lune. Le verdict de Pesquet : « Les ingénieurs ont effectué un excellent travail en reconfigurant les boutons. » Mais il prévient aussi : « Sur la Lune, il ne suffira pas d'appuyer sur les boutons en mode automatique. » Le HULC sera le premier appareil mirrorless destiné à une utilisation portable dans l'espace — un sacré bond en avant par rapport aux Hasselblad mécaniques d'Apollo.



Côté stockage pour le Z9, c'est une autre histoire — et on connaît la marque. ProGrade Digital a signé un Space Act Agreement avec la NASA pour fournir ses cartes CFexpress Type B Iridium en 400 Go et 1,6 To. Du CFexpress 4.0, VPG 400 — le sommet absolu de ce qui existe en cartes mémoire. NASA a testé les cartes ProGrade pendant dix-huit mois dans des conditions de radiation spatiale extrêmes, et elles ont passé tous les tests haut la main. Le plus beau dans l'histoire ? Ces cartes sont exactement les mêmes que celles que tu peux acheter chez ton revendeur photo. Le fondateur de ProGrade, Wes Brewer, ne manque pas de le souligner : les clients peuvent désormais acheter les mêmes cartes mémoire que celles qui iront sur la Lune.
Wiseman a résumé la situation avec un pragmatisme tout militaire : le D5 est imbattable en basse lumière et en observation optique avec le téléobjectif, mais le Z9 est « a great piece of gear ». Traduction : on sait ce qui marche, mais on prépare l'avenir. Quant aux objectifs, Digital Camera World confirme que l'équipage utilisera les mêmes 80-400mm et 14-24mm pour photographier la Lune — ce qui signifie que les Z9 partagent les optiques F-mount des D5 via un adaptateur FTZ II. Pas d'objectif Z-mount natif embarqué.
Et moi, en bon fan de Fujifilm, j'aurais tellement aimé voir un GFX100 II et son capteur moyen format 102 Mpx à travers le hublot d'Orion. Mais Nikon fournit la NASA depuis 1971 — plus de 50 ans de partenariat, des centaines de milliers de photos spatiales, un processus de certification rodé. Fuji n'a aucun historique avec l'agence. Peut-être qu'un jour, quand j'irai moi-même sur la Lune, je négocierai un GFX en bagage personnel comme Wiseman l'a fait avec son Z9. Le culot, ça paie visiblement même à la NASA.
Les GoPro Hero 11 : le docu National Geographic
Le document OIWG confirme la présence de quatre GoPro Hero 11 à l'intérieur de la capsule, opérées par l'équipage pour le compte de Disney/National Geographic dans le cadre du projet documentaire Return to the Moon. Pas de downlink en vol pour celles-ci — tout le contenu reste sur les cartes et redescend avec la capsule à l'amerrissage.

En parallèle, quatre GoPro modifiées sont montées à l'extérieur du vaisseau, sur les ailes des panneaux solaires, pour capturer des vues de la structure d'Orion, de la Terre et de la Lune. Ces caméras extérieures font partie de l'Orion Imagery System et sont intégrées à la suite de 31 caméras qui documentent chaque phase de la mission.

GoPro, dont l'action cotait à 0,77 $ le jour de l'annonce, a pris +7% sur la nouvelle. Aller sur la Lune, ça fait toujours son petit effet sur le cours de bourse, même quand on est au bord du gouffre financier.
Des iPhone autour de la Lune : une première historique
Et puis il y a le détail qui rend cette mission étrangement familière. En février 2026, l'administrateur de la NASA Jared Isaacman a levé une restriction vieille de plusieurs décennies : les astronautes sont désormais autorisés à emporter leurs smartphones personnels en mission. Artemis II est la deuxième mission à en bénéficier (après Crew-12 vers l'ISS), mais la première à emmener des téléphones au-delà de l'orbite terrestre.
Les quatre astronautes ont donc chacun leur téléphone avec eux. Et on sait maintenant précisément lequel : quatre iPhone 17 Pro Max, confirmés par le New York Times. Pas un mix iPhone/Android — que des iPhone, tous le même modèle, en finition argent (et pas en Cosmic Orange, occasion manquée comme le note Macworld). Apple a déclaré ne pas avoir été impliquée dans le processus de qualification, mais a confirmé que c'est la première fois qu'un iPhone est officiellement certifié pour une utilisation prolongée en orbite et au-delà.
Les vidéos publiées depuis le lancement montrent l'équipage qui s'amuse à faire flotter leurs iPhones en apesanteur dans la cabine d'Orion — Christina Koch filmant Victor Glover aux commandes du vaisseau. Surréaliste. Détail pratique : les iPhone sont équipés de patchs velcro collés au dos pour les fixer aux combinaisons et aux parois du vaisseau. En microgravité, c'est ça ou tu passes ta journée à courir après ton téléphone qui dérive vers le plafond.

La certification, c'est pas juste « on le met dans la fusée et on croise les doigts ». Le processus comporte quatre phases de tests de sécurité, décrit comme « assez complexe et long » par Tobias Niederwieser, chercheur chez BioServe Space Technologies. Les tests couvrent la résistance aux radiations, aux vibrations du lancement, aux variations thermiques — mais aussi des scénarios qu'on n'imagine pas forcément : le comportement du verre en cas de casse en microgravité. Sur Terre, les éclats tombent au sol et tu as des chaussures. En apesanteur, les fragments flottent librement vers les yeux des astronautes ou se coincent dans les mécanismes des équipements critiques. Chaque appareil embarqué doit passer ce filtre.
Ce qui a accéléré les choses, c'est l'arrivée de Jared Isaacman à la tête de la NASA. L'homme vient du spatial privé — il a volé sur Polaris Dawn avec SpaceX, où des smartwatches et tablettes commerciales étaient déjà utilisées en orbite. Son expérience l'a convaincu que des appareils grand public correctement testés pouvaient survivre à l'espace, et il a poussé pour compresser le processus de certification qui traînait depuis des années.
Les smartphones fonctionnent en mode avion strict — ni Internet, ni Bluetooth, ni cellulaire. Ils servent uniquement d'appareils photo et vidéo personnels. Toutes les données restent en local et ne seront récupérées qu'au retour.
Pourquoi des iPhone et pas autre chose ? D'abord, soyons clairs : il n'y a pas eu de compétition formelle « iPhone vs Pixel vs Samsung ». La politique de la NASA autorise « iPhones and Android smartphones » — sur Crew-12 vers l'ISS, des Android ont aussi été embarqués. Mais pour Artemis II, les quatre astronautes ont choisi leurs téléphones personnels, et les quatre se trouvent avoir des iPhone. Voilà pour le suspense. Cela dit, le choix ne surprend personne. À part Apple et Google (Pixel), il n'existe quasiment plus de fabricant de smartphones américain — Motorola appartient au chinois Lenovo, OnePlus est chinois, et le fameux « Trump Phone » n'est qu'un Samsung rebrandé plaqué or. Pour des astronautes NASA partant vers la Lune, l'iPhone était le choix patriotique premium le plus naturel. On attend le jour où un Pixel fera le voyage pour la photo computationnelle made in Google, mais en attendant, c'est Cupertino qui a la Lune dans la poche.
Il y a quelque chose de vertigineux là-dedans : la même puce photo computationnelle qui sert à prendre des selfies et des photos de brunch va potentiellement capturer la surface lunaire depuis 6 000 km d'altitude. Et il y a de fortes chances que tu lises cet article depuis exactement le même téléphone que celui qui orbite autour de la Lune en ce moment.

Mais le plus dingue, c'est ce que ça annonce pour la suite. Artemis III (ou IV, selon le planning) posera des humains sur la Lune. Imagine un selfie en scaphandre sur le régolite, pris avec un iPhone 18 ou 19 Pro. Et le timing est presque trop beau : 2027, c'est le 20e anniversaire de l'iPhone (le premier est sorti en juin 2007) — et c'est aussi la fenêtre de lancement d'Artemis III. Un iPhone anniversaire spécialement conçu pour être utilisable avec les gants d'un scaphandre, ça serait le coup marketing du siècle. Le prochain CEO d'Apple pourrait bien être John Ternus, l'actuel chef du hardware — un ingénieur pur jus qui comprendrait l'intérêt d'un tel coup. Samsung pourrait aussi entrer dans la danse avec un Galaxy Ultra « Space Edition ». Et ne sous-estimons pas les fabricants chinois : la Chine est elle aussi dans la course à la Lune, et Huawei ou Xiaomi rêveraient d'une photo prise depuis la surface lunaire avec leur capteur. La guerre des smartphones pourrait bien se jouer à 384 000 km de la Terre.
Le kit photo complet d'Artemis II
Pour les obsessionnels du matos (je plaide coupable), voici le récapitulatif de tout ce qui fait des images à bord d'Orion :
- 2× Nikon D5 (version double slot CF) + Nikkor 14-24mm f/2.8 + Nikkor 80-400mm f/4.5-5.6 — premiers clichés historiques confirmés par EXIF, 10 cartes CF 256 Go
- Nikon Z9 (nombre non confirmé, « cameras » au pluriel selon NASA JSC) — photo haute résolution + test HULC, mêmes optiques F-mount via FTZ II, cartes ProGrade CFexpress Type B Iridium (400 Go / 1,6 To)
- 4× GoPro Hero 11 (intérieur) — documentaire NatGeo, pas de downlink
- 4× GoPro modifiées (extérieur, panneaux solaires) — vues vaisseau/Terre/Lune
- 4× iPhone 17 Pro Max (confirmé NYT) — smartphones personnels, mode avion strict, patchs velcro, une première NASA au-delà de l'orbite basse
- 3 caméras cabine sans fil — monitoring équipage
- 2 caméras santé humaine — suivi pendant les phases dynamiques
- 3 caméras externes filaires — documentation ingénierie
- 4 caméras panneaux solaires — jettison, déploiement, inspections
- 1 caméra de docking — opérations de proximité
- 1 caméra de navigation optique — guidage
- 2 encodeurs ZCube (1 prime + 1 spare) — compression vidéo pour downlink
31 caméras au total selon la communication officielle du Johnson Space Center (le document technique OIWG de 2023 en listait 28 — le manifest a visiblement évolué avec les ajouts tardifs). La mission la plus documentée de l'histoire du vol habité.
Le poids de l'histoire dans un déclencheur
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette configuration. En 1962, Wally Schirra emportait un Hasselblad 500C modifié en orbite terrestre. En 1968, William Anders capturait Earthrise avec un Hasselblad 500EL et un Zeiss Sonnar 250mm. En 1972, l'équipage d'Apollo 17 photographiait la Blue Marble — la bille bleue — à 29 000 km de la Terre avec un Hasselblad sur film Kodak 70mm. Cette image est devenue l'une des photographies les plus reproduites de l'histoire de l'humanité. Et Gene Cernan, en quittant la Lune le 14 décembre 1972, a laissé un Hasselblad sur le sol lunaire, l'objectif pointé vers le ciel, pour que de futurs visiteurs puissent mesurer l'effet des radiations cosmiques sur le verre. Plus d'un demi-siècle plus tard, cet appareil attend toujours.
Cinquante-trois ans après la Blue Marble, Reid Wiseman a refait le geste. Pas avec un Hasselblad suédois sur film, mais avec un Nikon D5 japonais et un Nikkor 14-24mm à 22mm, à travers le hublot d'un vaisseau propulsé par de l'ingénierie européenne. ISO 51 200, un quart de seconde de pose, et le résultat est tout aussi saisissant : l'Afrique baignée de lumière, les systèmes nuageux qui tourbillonnent sur l'Atlantique, deux aurores de chaque côté du globe, la face nocturne doucement éclairée par la Lune, et le noir absolu de l'espace en arrière-plan.
On est passé du Hasselblad moyen format sur pellicule au reflex numérique plein format. Du Zeiss Sonnar 250mm au Nikkor 14-24. De la pellicule Kodak 70mm à la CompactFlash 256 Go. Et maintenant, un iPhone 17 Pro Max en mode avion avec un patch velcro au dos qui flotte en apesanteur entre deux prises de vue, un D5 de dix ans qui décroche le premier cliché historique pendant que le Z9 mirrorless attend son heure pour Artemis III, et bientôt peut-être un selfie en scaphandre sur la Lune pris avec le même téléphone que celui sur lequel tu lis ces lignes.
La photo spatiale en 2026, c'est un boîtier de dix ans, des cartes mémoire d'une autre époque, et le smartphone de tout le monde — le tout dans une capsule propulsée par de l'ingénierie européenne. Mais le geste reste le même : un humain, un appareil photo, un hublot, et la Terre qui tient dans le cadre.
Même avec un boîtier de dix ans, c'est peut-être la plus belle photo de l'année.